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LE PRINCE DE NICOLAS MACHIAVELLE AU MAGNIFIQUE SEIGNEUR LAURENT DE MEDICIS. Ceux qui desirent entrer en grace de quelque Prince, ont coustume de luy presenter souventesfois les choses qu'il a plus a gre : ausquelles il voyent qu'il prent voluntiers plaisir. D'ou vient que bien souvent on luy fait presens de chevaux, armures, draps d'or, pierres precieuses, et de semblables ioyaux dignes de sa maieste. Doncques ayant envie de vous faire la reverence avec quelque tesmoignage de mon affection, ie n'ay rien trouve parmy toutes mes hardes, que i'estime tant, comme la cognoissance des affaires des grands personnages, que i'ay apprise par une longue pratique des menees de nostre temps : et en lisant continuellement les histoires du passe. Laquelle congnoissance ayant d'une grande diligence trouvee, discourüe, et maintenant assemblee en ung petit livret, ie l'envoye a vostre magnificence.Et bien que ie pense ceste œuvre ne meriter pas de vous estre offert, toutesfois ie me confie que vostre humanite le doive trouver agreable, veu que ie ne sçaurois faire ung plus beau present, que donner le moyen de pouvoir en peu de temps sçavoir tout ce que i'ay en tant d'annees, et par tant de fascheries et dangiers entendu ou congneu. Lequel œuvre ie n'ay point embelly ne rempli de grandes clauses, n'y de parolles enflees et magnifiques, ni de quelque autre apast, ou braveries non a propoz, desquelles plusieurs ont accoustume d'enrichir leurs façons : car i'ay voulu ou que rien que ce soit ou que la verite seule du subiect, et la gravite de la matiere le rendist aggreable. Ie vouldrois bien aussi qu'on n'estimast point oultrecuidance si un homme de basse condition prent la hardiesse de reigler les gouvernemens des Princes : d'autant que tout ainsi comme ceulx qui veulent pourtraire ung paisage se mettent bas en la plaine pour considerer l'assiette des montaignes, et nature des lieux haults : et pour contempler le parterre des vallees et campaignes, ilz se mettent aux dessus des montaignes. Pareillement a congnoistre bien l'estat de la commune, il fault estre Prince : et pour mieux entendre la condition d'un Prince il fault estre du populaire.Doncques vostre magnifique Seigneurie reçoyve ce petit present de la mesme affection que ie luy congnoistrez une singuliere devotion que i'ay de vous veoir parvenu a ceste grandeur, que la fortune, voz bonnes qualitez et perfections vous promettent.Le Prince de Nicolas Machiavelle Secretaire et bourgeois de Florence  
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        Combien il y a de sortes de Principautez et par quelz moyens on les conquiert Chap. 1.Tous les estatz, toutes les Seigneuries qui eurent oncques et maintenant ont puissance sur les hommes, furent et sont ou communs gouvernemens ou principautez. Et des Principautez, les aucunes viennent par succession, desquelles la race du Seigneur a tenu long temps la maistrise. Les autres sont nouvelles,et les nouvelles ou le sont du tout, comme fut Milan a Françoys Sforce, ou bien sont comme parties annexees a la plus grande Seigneurie du Prince qui les gaigne, comme le royaulme de Naples au Roy d'Espagne.De ces pais ainsi conquis, aucuns sont accoustumez a vivre soubz ung Prince, les autres de vivre a leur mode. Or s'aquierent ilz, ou par les armes d'autruy, ou par les nostres propres : et ce ou par fortune ou par vertu.  
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        Des Principautez qui tombent de Pere en Filz. Chap. 2.Ie lairray a parler des communautez, pource qu'autrefois i'en ay discouru tout au long, et me tourneray seulement vers le Prince, retissant les proufilures que dessus, et disputeray comme ces principautez se peuvent gouverner et maintenir.Mon opinion est que au regard des estatz de succession accoustumez au sang de leurs Princes, il y a beaucoup moins d'affaire pour les garder, qu'aux nouveaux estatz. Car il suffist seulement, n'outrepasser point le gouvernement de ses predecesseurs : en apres temporiser selon les incidens qui surviendront, de sorte que si ung tel Prince est d'un gouvernement ordinaire, il se maintiendra tousiours en ses estatz, s'il n'y a force excessive qui les luy oste. Et s'il en est dechasse, pour tant soit peu de mauvaise fortune, qui advienne a celuy qui les aura occupez, l'autre les regaigneraPour exemple nous avons en Italie le Duc de Ferrare, lequel ne tint iamais bon contre les assaultz des Venitiens, l'an cinq cens quatre vingts et quatre, n'y contre ceulx du Pape Iules, l'an cinq cens quatre vingts et dix, Par autre moyen que pour avoir este de longue main ses ancestres et luy Seigneurs du païs : pource que le Prince naturel n'a pas tant de causes ny de necessite de grever ses subiectz : doncques il fault qu'il soit plus ayme : Car s'il n'est entache de vices desordonnez, qu'ilz le mettent en haine, la raison veult que naturellement il soit bien voulu, d'autant que la longueur et continuation de son regne aneantist l'occasion et memoire de toutes nouveautez, a raison qu'un changement laisse quelque attente pour en bastir un autre.  
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        Des Principautez meslées Chap. 3.Mais bien la peine gist en une Principaute nouvelle. Premierement s'elle n'est pas toute nouvelle, mais comme partie ou membre d'une autre : Laquelle principaute se peut appeller tout ensemble quasi meslee. La brouillerie vient premierement d'une certaine et naturelle difficulte, qui est, en toutes les nouvelles principautez, d'autant que les hommes changent voluntiers de maistre, pensans rencontrer mieux. Laquelle opinion est cause qu'il courent aux armes contre leur Seigneur, en quoy ilz se trompent : car ilz congnoissent depuis par experience qu'ilz ont empire de condition : ce qui depend d'une autre necessite naturelle et ordinaire, c'est qu'il est impossible qu'on ne traitte mal et foule ceulx desquelz on devient nouveau Prince, soit par gendarmes, soit d'infiniz autres griefz, qui s'ensuivent d'une conqueste nouvelle : tellement qu'on treuve s'estre faict ennemis, tous ceulx qu'on a troublez en occupant ce païs : et qu'on ne peut maintenir en amitie ceulx la qui nous y ont faict entrer, tant pour ne les pouvoir recompenser si haultement qu'ilz s'estoyent imaginez, qu'aussi pour ne pouvoir user contre eulx de reformations et medecines violentes, puis qu'on est leur oblige. Car bien qu'un homme soit maistre de la campagne, si a il tousiours bon besoing de la faveur des gens du païs pour s'en emparer.A ces mesmes raisons le Roy Loüys douziesme conquist bien tost Milan, et bien tost le perdit. pour lui oster la premiere fois, il ne fallut que la seulle puissance de Loüys Sforce, d'autant que ce peuple qui luy avoit ouvert les portes se trouvant abuse de son opinion, et de ce bien a venir qu'il s'estoit presuppose, ne pouvoit endurer les fascheuses manieres de faire de ce nouveau Prince. Bien est il vray que regaignant pour la seconde fois les païs revoltez, on les pert plus malaisement : pource que le Seigneur ayant congneu la cause de la rebellion, il a moins de respect de s'asseurer des subiectz, chastiant ceulx qui ont failli et d'entendre la verite des soupçons, s'accointant des parties plus foibles, de maniere que si pour faire perdre Milan aux Françoys suffisoit premierement ung Duc Loüys Sforce, qui menoit quelque bruit sur les frontieres. A luy faire perdre secondement, il fut force que tout le monde se bendast contre luy, et que son camp fust rompu par plusieurs fois et chasse d'Italie. Ce qui descend des raisons dessusdictes,neantmoins l'une et l'autre fois il luy fut oste. Les causes universelles de la premiere perte sont dechiffrees : Il reste maintenant discourir celles de la seconde, monstrant quelz remedes il avoit, ou pourroit avoir ung autre Prince qui se trouvast sur les mesmes termes, de se pouvoir mieulx maintenir dans ung païs gaigne, que n'a faict le Roy Loüys. Doncques ie pense que ces estatz et provinces la, lesquelles estant conquises, s'incorporent avecques une Seigneurie plus ancienne que celle qu'on a surmonte, ou sont de la mesme nation et de la mesme langue, ou elles n'en sont pas : s'elles en sont, c'est une chose bien aysee de les retenir, mesmement s'elles ne sont accoustumees de vivre en liberte, desquelles pour seurement iouir il suffist d'avoir aboli la lignee du Seigneur qui les gouvernoit : Car au reste, si vous gardez leurs anciens privileges entretenant leurs coustumes, les subiectz vivront paisiblement, comme on a veu de la Bourgongne, Bretaigne, Gascongne et Normandie, lesquelles ont si longtemps este subiectes a la couronne de France. Car encores qu'il y ait quelque diversite de langage, toutesfois leurs coustumes sont pareïlles, et se peuvent facilement comporter l'une avecques l'autre.Or celuy qui conqueste, s'il veult demeurer en possession, il doit prendre esgard a deux choses : l'une que l'ancienne race de leur Prince soit totalement aneantie, l'autre d'entretenir les loix, et ne changer point leurs impositions ou tailles, tellement que bien tost ilz deviennent les mesmes que ceulx de l'ancien domaine. Mais quand on gaigne quelques estatz sur une nation differente de langage, de coustumes et de gouvernemens : il y a la de l'affaire, car il fault avoir grand heur de fortune, et grand soing a les tenir : lors ung des plus apparens remedes, et le plus prompt, c'est que le victorieux voise demourer en personne sur les lieux. De la vient une plus seure et plus durable ioissance. Le grand seigneur en a faict ainsi, lequel avec toute la conduite qu'il employa pour contregarder la Grece, il n'eut iamais peu la maintenir, s'il n'y eust choisi le siege de sa court et demeurance. Pource qu'en y habitant on voit naistre les desordres, ausquelz on peut incontinent remedier : mais n'estant point sur les lieus, on ne les entend que iusques alors qu'ilz sont si grans qu'il n'y a plus de remede. D'avantage le païs, n'est point tant pille des officiers : car les subiectz s'asseurent a pouvoir recourir au Prince, qui n'est pas loing. Et par mesme moyen ilz ont plus d'occasion de l'aimer s'il se veut bien gouverner, si non de le craindre, tellement que si les estrangers vouloyent envahir ce païs, ilz le feroyent avec plus grand respect, d'autant qu'il est plus difficile de le faire perdre au Prince, quant il y habite, que lors qu'il en est loing. L'autre meilleur remede, est d'envoyer des Colonies ou peuplades, c'est a dire gens de nostre païs avec toute leur maison, pour peupler en ung lieu, ou en deux qui soyent les clefz de telle conqueste. Car il est necessaire ou de faire cela, ou d'y tenir force hommes d'armes et gens de pied. Quant aux peuplades le Prince ni depend pas beaucoup, et avec point ou peu de frais, il les envoye et les tient, seulement il nuist a ceulx ausquelz il oste les terres, et les maisons, pour les donner aux nouveaux habitans, lesquelz despouillez, sont la moindre partie du païs.Outre ce que demourans separez et pauvres, ilz ne luy peuvent faire facherie. Quant aux autres on n'y touche point, et demeurent comme devant : Et parce ilz se tiendront facilement sans dire mot, craignans de ne faillir d'un autre coste, de peur qu'il ne leur advienne comme aux premiers, qui ont eu le coup de baston. Conclusion que ces peuplades la qui ne coustent gueres, sont plus fideles, et ne nuisent point tant aux subiectz : et ceulx qui sont offensez estans desheritez, ne peuvent rien faire, comme i'ay desia dict. Sur ce il fault noter que les hommes se doivent ou bien recompenser, ou ruiner et chastier du tout : a raison qu'ilz se vengent des legiers tors : des gros, ilz ne peuvent tellement, que l'offense, qui se faict a l'homme, doit estre de sorte qu'on n'en craingne point la vengeance. Mais si au lieu de peuplades il tient des gendarmes, il coutera beaucoup plus : car il dependra pour ces garnisons tout le revenu du païs, si bien que le gain luy tournera en perte, et si foule beaucoup davantage, pource qu'il greve tout le païs, changeant les etapes et logis du camp : et de ce trouble un chascun se resentant, un chascun luy devient ennemi, et si sont telz ennemis qui luy peuvent nuire ayans este batuz en leur maison. En toutes sortes donc ceste garde est mauvaise, autant que celle des peuplades est bonne. Encores doit il, si la nation est de diverses manieres de gens (comme i'ay desia dict) se faire chef et protecteur des voisins petiz et pauvres, et mettre son esprit s'essayer d'affoiblir ceulx qui sont les plus grands, et se garder bien que par aucun accident, il n'y entre point un estranger plus puissant que luy. Ce qui adviendra tousiours qu'il y soit mis dedans, ou par mescontentement, ou par trop grande convoitise, ou par pauvrete d'aucuns. Comme on a veu autrefois, que les Etoles firent entrer les Romains en la Grece. Pareillement en toute autre province ou ilz ayent eu le pied, ilz y furent mis par ceulx du païs mesme. Doncques la chose se porte ainsi que aussi tost qu'un estranger riche entre en un païs, tous ceulx lesquelz y sont foibles se ioignent avec luy, esmeuz d'une envie qu'ilz ont contre celuy qui a este leur maistre, si bien qu'au regard de ces petisz il n'a point de peine de les gaigner par conqueste, car aussi tost tous ensemble se bandent, et amassent pour l'estat qu'il a conquis. Il reste une chose a penser, c'est que n'y entrant un estranger, il ne s'aquiere point grand' puissance et autorite, pouvant facilement tant a cause de leur force, que de leur faveur, abbaisser ceulx qui sont puissans pour demourer en tout Seigneur de ce païs. Doncques qui ne gardera bien cest endroit, il perdra aussi tost qu'il aura gaigne. Ou ce pendant qu'il le tiendra il y aura mille difficultez et facheries. Les Romains ont bien monstre qu'ilz entendoyent toutes ces matieres : car ilz envoyoient des Peuplades, et entretenoyent les plus foibles, ne laissans point prendre reputation aux puissans estrangiers. Ie ne veulx prendre pour exemple que la nation de Grece, Les Romains entretindrent les Etoles et les Achees, ilz affoiblirent le Royaume des Macedons, ilz chasserent Antioque : ny iamais le merite des Achees, ny des Etoles peurent faire, qu'ilz leurs permissent augmenter aucuns de leurs estatz, ny les persuasions de Philippe, eurent pouvoir de les induire d'estre ses amis sans l'abbaisser : ny la grande richesse d'Antioque, les peut faire consentir, qu'il retint quelque chose en ceste province. Aussi firent en ce cas la ce que les Princes sages doivent faire, lesquelz ne doivent pas seulement avoir esgard aux scandales qui sont presens, mais a ceulx qui adviendront, y donnant ordre en toute diligence, d'autant que les voyant de loing, on y peut facilment remedier. Mais si on attend qu'ilz s'aprochent, la medecine n'a plus de lieu, a raison que la maladie est devenue incurable. Et survient en ce cas ce que les Medecins disent de ceulx qui sont Etiques, lesquelz au commencement sont aisez a guerir, mais est difficile de congnoistre s'ilz sont malades : laissant courir le temps sans les avoir des le commencement ne congneus ne gueriz, la maladie devient facile a congnoistre et difficile a guerir. Tout ainsi est il au maniment d'affaires, car congnoissant de loing les maulx qui naissent (ce qu'ung chacun ne peult pas s'il n'est sage) on y pourvoit vistement. Mais quant pour ne les avoir pas congneuz on les laisse croistre tant qu'un chascun les congnoisse, le remede est hors de saison. Ainsi les Romains voyans les inconveniens, y ont tousiours remedie, et iamais ne les laisserent suyvre pour fuir une guerre, sçachans qu'une guerre ne se peult achever, mais bien attendre pour le grand advantage de l'autre. Pource voulurent ilz faire guerre avec Antioque et Philippe en Grece pour ne la faire point avec eulx en Italie, encores qu'ilz eussent peu pour lors echapper et lune et l'autre, ce qu'ilz ne voulurent, et ne leur pleut iamais ce que bien souvent les sages de nostre temps ont en la bouche, Iouir de l'incommodite du temps : mais bien plus tost celuy la, Iouir de sa vertu et sagesse. Car le temps chasse tout devant soy, et peult apporter quantetquant aussi tost mal que bien. Mais retournons en France, et regardons de pres les choses susdictes. Ie ne parleray point du roy Charles, mais seulement du roy Loüys : comme de celuy duquel on a mieulx apperceu les menees, pour avoir plus longtemps seigneurie sur l'Italie. Et vous verrez comme il a faict le contraire des choses qui sont a faire pour tenir une seigneurie de diverses manieres. Le roy Loüys fut mis en Italie par l'ambition des Venitiens, qui voulurent gaigner la moitie de la Lombardie par le moien de sa venue. Ie ne le veux point blasmer d'avoir entrepris le voyage, ou d'avoir pris ce parti la : pource que voulant commencer a mettre le pied en Italie, et ni ayant point d'amis : mais au contraire luy estans toutes les portes fermees, pour la memoire du Roy Charles, il fut contraint de chercher toutes telles amitiez qu'il pouvoit. Et ses desseins bien avisez eussent sorti leur effect, si au reste il n'eust commis aucune faulte. Le roy doncques ayant surmonte la Lombardie regaingna bien tost la reputation que luy pouvoit oster le roy Charles. Genes se rendit, les Florentins luy devindrent amis. Le Marquis de Mantoue, le duc de Ferrare, les Bentignoles, Madame de Furli, les seigneurs de Faenze, de Pesare, de Rimin, de Camerin, et de Plombin, les Luquois, Pisans, Sienois, un chacun vint au devant de luy, pour estre a sa devotion. Alors les Venitiens pouvoient bien considerer leur folle entreprise, quant pour avoir deux villes en Lombardie, ilz feirent le roy Seigneur des deux tiers de l'Italie. Qu'un chacun donc considere combien il estoit facile au roy de retenir sa puissance, et garder son authorite sur Italie, s'il eust observe les reigles, que nous avons donnees cy dessus, et s'il eust defendu et tenu en seurete tous ces amis, lesquelz pour estre en grand nombre, foibles, et craignans les ungs le Pape, les autres les Venitiens, ilz estoyent tousiours contrains de demourer avec luy : tellement que par leur moyen, il se pouvoit asseurer du demourant, fust il encores fort grand : Mais il n'eut pas plus tost le pied dedans Milan, qu'il feit tout le contraire, donnant secours au Pape Alexandre, afin qu'il occupast la Romagne, et n'advisoit pas en prenant ce conseil, qu'il s'affoiblissoit, s'ostant pour amis ceux qui s'estoyent gectez entre ses bras, rendant l'Eglise trop puissante, adioutant au Spirituel, qui luy donne tant d'authorite si riche Temporel. Et la premiere faute faicte, il fut contraint d'en faire d'autres : en sorte que pour arrester un peu l'ambition d'Alexandre, et de peur qu'il ne devint Seigneur de la Tuscane, le roy fut contraint de retourner en Italie : et ne fut pas content d'avoir faict l'Eglise puissante, et chasse ses amis : mais pour avoir le royaume de Naples il le partit avec le roy d'Espagne. Et la ou premierement il rengeoit l'Italie, a sa discretion, il y mit un compagnon, afin que les gens ambitieux du païs, et malcontens de luy eussent lieu pour recourir. Et la ou il pouvoit laisser en ce royaume un roy, qui fut son tributaire, il l'en tira pour en mettre un autre qui l'en peut chasser luy mesme. C'est une chose certes fort ordinaire et selon nature que le desir de conquerir, et toutes et quantes fois que les hommes le feront, ilz en seront louez, ou pour le moins ilz n'en seront blasmez. Mais quant ilz ne peuvent, et qu'ilz le veulent faire a toute force, la est la faute et le blasme. Si doncques les François avec leurs forces pouvoyent assaillir Naples, ilz le devoyent faire, s'ilz ne pouvoyent, ilz ne le devoient point diviser. Et si le partage qu'il feit de la Lombardie contre les Venitiens merite pardon pour avoir par ce moyen mis le pied en Italie, cestuy est digne d'estre accuse, pource que on ne le peut excuser de ceste necessite. Le roy Loüys donc feit cinq faultes, ruiner les plus petis, acroistre la grandeur a ceux qui l'avoyent en Italie, avoir faict entrer dedans un estranger trespuissant, ni avoir point envoye de peuplades, et ni estre point venu demourer. Lesquelles faultes ne luy eussent peu nuire tant qu'il eust vescu, s'il n'eust faict la sixiesme, d'oster la seigneurie aux Venitiens : pource que s'il n'eust point faict le Pape si puissant, ni mis les Espagnolz en Italie, il estoit bien raisonnable, mesmes necessaire de les abaisser : mais auant pris ces premiers partis, il ne devoit iamais consentir a leur ruine. Car au moyen de leurs forces, ilz eussent tousiours engarde les autres de venir a l'entreprise de Lombardie, tant a cause que les Venitiens n'y eussent iamais consenti, s'il ne l'eussent voulu avoir eux mesmes, tant aussi que les assaillans ne l'eussent pas voulu oster aux François, pour la donner aux Venitiens : et de s'atacher a tous deux, ilz ne s'y fussent pas frottez. Mais si on vouloit dire que le roy Loüys quicta la Romagne au Pape, et Naples aux Espagnolz pour eviter une guerre : Ie responds avec les raisons que dessus, qu'on ne doit point laisser avenir un mauvais desordre pour fouir une guerre : car elle ne se peult echapper, mais bien differer a nostre desavantage. Et si quelcun vouloit alleguer la foy que le roy avoit donne au Pape de faire ceste entreprise a sa requeste, pour la resolution de son mariage, et pour faire donner un chappeau a monsieur de Rouen, ie luy respondray cy apres, quand ie parleray de la foy des princes, et comme ilz la doyvent garder. Le roy Loüys a donc perdu la Lombardie pour n'avoir maintenu nul des enseignemens gardez par les autres qui ont conqueste des païs, et qui les ont voulu tenir : mais en cela il n'y a point de merveille, la chose est raisonnable et ordinaire. Or parlay ie de ceste matiere a Nantes avec monsieur de Rouen, quand le Valentin (Car ainsi communement appelloit on Cesar Borge, filz du pape Alexandre) s'emparoit de la Romagne. Car ainsi que le cardinal de Rouen me disoit, que les Italiens n'entendoyent rien a faire la guerre, ie respondis que les François ne congnoissoyent rien au maniment d'affaires : car s'ilz l'eussent entendu, ilz n'eussent pas laisse monter l'Eglise en telle grandesse. Ce qu'on a veu par experience, que de la puissance du Pape, et de celle d'Espagne les François en sont cause, et la ruine des François est venue de la. D'ou se peult tirer une reigle generale, qui ne faut iamais ou bien peu, cest que celuy, qui est cause qu'un autre devienne puissant, il se ruine luymesme, pource que ceste puissance est suscitee de luy, ou par esprit ou par force, et l'une et l'autre de ces deux est merveilleusement a doubter pour celuy qui est devenu puissant.  
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        Pourquoy c'est que le royaume de Daire occupé d'Alexandre ne se revolta point des successeurs d'Alexandre apres sa mort Chap. 4.Apres avoir dechiffre les difficultez qui peuvent eschoir a tenir ung païs conqueste de nouveau, si quelcun s'emerveilloit, (comme certes il y a de l'apparence) d'ou vient cela qu'Alexandre le grand gaigna toute l'Asie en peu d'annees, et ne l'ayant pas a grand peine toute vaincue deceda : Dont il s'embloit que tout le païs se deust revolter, neantmoins ses successeurs le maintindrent fort bien, et n'eurent a le garder aucun empeschement que celuy la qui venoit d'eux par leur ambition mesme. Ie responds que toutes les principautez desquelles la memoire dure, se trouvent avoir este gouverneez en deux diverses manieres, ou par un Prince avecques d'autres vassaux, lesquelz comme ses ministres par sa grace et permission aident a gouverner cette Seigneurie, ou par un prince et d'autres barons, lesquelz non par la grace que le Seigneur leur face, mais par ancienneté de leur sang tiennent ce rang. Ces barons tiennent des estatz et seigneuries propres a eux, lesqueles le recongnoissent pour Seigneur et luy portent une affection naturelle. Quant aux païs qui se gouvernent par ung Prince, les autres tous serfz, le Seigneur est envers eux de plus grande autorite, d'autant qu'en toute la contree il n'y a que celuy la qu'ilz recongnoissent pour souverain. Et s'ilz obeissent a quelque autre, ilz le font comme a son officier et ministre, mais ilz ne luy portent pas une amitie particuliere.Les exemples de ces deux differences de gouvernement de nostre memoire sont le grand Seigneur, et le roy de France. Toute la Monarchie du grand Turc est gouvernee par luy seul, tous les autres sont ses vassaux. Et divisant son royaume par Sangiacches, il envoye divers baillifz et gouverneurs, il les change, et les oste comme bon luy semble. Mais le Roy de France il a entour de sa personne un ancien et grand nombre de Gentilz hommes qui sont congneuz par autres subiectz qu'ilz ont, et sont aimez d'eux, ayans privilieges et dignitez que le roy ne leur peut oster sans son grand danger. Qui donc considerera ces deux façons de gouverner, il trouvera qu'il y a beaucoup d'affaire a gaigner le païs du Turc, mais estant une fois gaingne il n'y aura pas fort affaire de le tenir. Les occasions de ces difficultez pour vaincre les païs du grand Seigneur, sont a cause que celuy qui les vouldra occuper ne sera point appelle des princes du païs, et ne doit esperer que par la revolte de ceux que le Turc tient pres de soy, il puisse venir a chef plus aisement de son entreprise. Ce qui advient pour les raisons alleuees : pource qu'estans tous esclaves et obligez ilz ne se peuvent pas si aisement corrompre, et quant bien ilz seroyent corrompuz, on n'en doit pas attendre grand secours, ne pouvans tirer quant et quant eux le populaire, pour les raisons que i'ay assignees. A ceste cause qui veut combatre le Turc, il faut qu'il s'atende de le trouver tout uni, et doit mettre plus d'asseurance sur ses propres forces que non pas au desordre des ennemis. Mais s'il est une fois vaincu et rompu en la campagne de sorte qu'il ne puisse refaire camp, on ne doit craindre autre chose que le parentage du Turc, lequel estant amorti, il n'y a moyen dequoy on se puisse doubter. Car les autres n'ont point d'authorite envers le peuple. Et tout ainsi que celuy qui a eu le meilleur ne pouvoit devant la victoire esperer en eux, aussi ne doit il point les craindre apres la route. Tout au rebours advient des royaumes gouvernez comme celuy de France : pource que facilement on y peut entrer et gaigner quelque baron du royaume. Car il se trouve tousiours assez de malcontens, et de ceux qui demandent choses nouvelles lesquels pour les raisons alleguees te pourront bien ouvrir le passage pour entrer au païs aidant bien fort a la gangner. Mais apres vouloir garder la possession, il y a des empechemens infiniz, tant envers ceux qui ont suyvi nostre parti, que ceux que on a surmontez. Outre ce qu'il ne suffit pas d'estaindre le sang royal, pource qu'il demeurera tousiours des Seigneurs, qui se feront chefz de nouvelles mutations, lesquelz d'autant qu'on ne peut contenter ni ruiner la premiere occasion qui se presentera, tous les estaz gaignez seront perduz. Maintenant si nous voulons bien regarder de quelle maniere de gouvernement estoit le royaume du roy Daire, nous le trouverons semblable a celuy du grand Seigneur : et pourtant il estoit force que premierement Alexandre le vint rencontrer, et qu'il le deconfist en la campagne. Apres laquelle victoire estant Daire mort, Alexandre demoura paisible de ce païs pour les raisons que nous avons parcy devant discourues. Et si les successeurs eussent voulu s'accorder ensemble, ilz le pouvoyent tenir sans empeschement : car en tout le païs il n'est point survenu d'autre trouble, que celuy qu'eux mesmes ont suscite. Mais des estatz ordonnez comme la France, il est impossible d'en iouir si paisiblement. Et dela sourdirent les revoltemens ordinaires d'Espagne de France et de Grece, contre les Rommains pour le grand nombre des Seigneurs qui estoyent en ces quartiers, desquelz tant que la memoire dura, les Rommains ne furent point bien asseurez de les tenir, mais en ayant aboli la souvenance par la continuation et puissance de leur empire, ilz en sont devenuz seurs et paisibles Seigneurs. Et depuis encores qu'ilz menassent guerre les ungs contre les autres, ilz l'ont tenue et possedee, chacun tirant a soy une partie de ces païs selon l'autorite qu'ilz avoyent prise, d'autant que la race de leur ancien prince estant faillie, ilz n'en recongnoissoyent point d'autres que les Romains pour souverains. Qui considerera donc ces choses, ne s'esmerveillera point comment il fut si facile au grand Alexandre, de tenir l'empire d'Asie, combien qu'il fust malaise aux aultres de garder ce qu'ilz avoyent gaigne, comme a Pyrrhe et beaucoup d'autres. Ce qui n'est pas tousiours advenu de la petite ou grande vertu qui soit au victorieux, mais de la diversite du subiect.  
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        Comment on doit gouverner les villes ou Principautez lesquelles premier qu'elles fussent gaignées estoyent a elles Chap. 5. Quand ces païs qui s'acquierent, comme i'ay dict sont accoustumez de vivre de leur lois en liberte, il y a trois manieres de les tenir. Le premier est de les destruire. L'autre d'y aller demourer en personne. Le tiers est de les laisser vivre a leur mode, retenant dessus une pension, apres y avoir establi un gouvernement de peu de gens qui les garde en amitie, pource que estans ce peu de gens eslevez en cet estat par le prince, ilz sçavent bien qu'ilz ne peuvent durer sans sa puissance et son amitie, et qu'ilz doivent faire tout leur possible pour le maintenir. Et certes si on veut garder, une ville accoustumee de vivre en liberte, on la tient beaucoup mieulx par le moyen des citoyens mesmes qu'autrement. Nous avons pour exemple les Lacedemoniens et les Rommains. Les Lacedemoniens ont tenu ceux d'Athenes et de Thebes y commectans peu de gens a les gouverner, et toutesfois ilz les ont perduz. Les Rommains pour garder Capue, Cartage, et Numance les ont rasees et ne les ont pas perdues. Ilz voulurent tenir la Grece quasi comme faisoyent les Lacedemoniens la remectant en liberte et luy laissant ses loix, mais il ne leur revint point a bonne fin, en sorte qu'ilz furent contrainctz de ruiner plusieurs villes de ceste province pour la tenir :car pour certain il n'y a point de plus seure maniere pour iouir des villes que les raser. Mais qui devient Seigneur d'une ville acoustumee d'estre a soy, et ne la destruict point qu'il sattende d'estre destruict par elle, pource quelle ha tousiours pour refuge en ses rebellions le nom de la liberte et ses vieilles coustumes, lesquelles ny par la longueur du temps, ny pour aucun bienfaict ne s'oublieront iamais,ny pour chose qu'on y face ou qu'on y pourvoye (si ce n'est qu'on chasse et dissipe les habitans) ceste liberte ni ses privileges ne se peuvent effacer. Comme il advint a Pise apres tant d'annees quelle fut mise en servitute des Florentins. Mais quand les villes ou nations sont acoustumees a vivre soubz un prince et que sa race est faillie, puis qu'elles sont en partie ia stillees d'obeïr, d'autre coste n'ayant point de viel Seigneur, d'en choisir un nouveau de leur corps, elles ne s'accorderoyent iamais, de vivre en liberte elles ne sçauroient, tellement qu'elles ne s'avancent pas si tost de prendre les armes. Par ainsi le prince les peut vaincre plus aisement et s'en asseurer mieux. Mais les communautez des gouvernements vivent plus longuement, hayssent et desirent la vengeance plus asprement. Car la memoire de ceste ancienne liberte ne les laisse, ny peut laisser a repos, si bien que le plus seur moyen est de les ruiner, ou d'y demourer.  
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        Des principautéz nouvelles qui s'acquierent par les propres armes et vertuz Chap. 6.Que nul s'emerveille si parlant des principautez nouvelles, et du Prince, et de ses estatz, i'allegue de tresgrands exemples. Car d'autant que les hommes marchent quasi tousiours par les chemins fraiez des autres, se gouvernant en leurs faictz par imitation, puis qu'ilz ne peuvent en toutes choses tenir le vray sentier des premiers, ny atteindre la vertu de ceux qu'ilz imitent : un homme sage doit suyvre tousiours les voyes tracees de grands personnages, ensuyvant ceux qui ont este tresexcellens, afin que si leur vertu n'y peut advenir, au moins quelle en approche, a l'exemple des bons archiers, ausquelz si le blanc qu'ilz veulent frapper semble trop loing, congnoissans la portee de leur arc, ilz preignent leur visee beaucoup plus hault que le lieu destine, non pas pour ioindre, ou de leur force ou de leur flesche a si grande haulteur : mais pour pouvoir avecques l'aide de si haulte mire et adresse parvenir a leur dessein.Ie di doncques que touchant les principautez qui sont du tout nouvelles, il se trouve plus ou moins de difficulte selon que plus ou moins est vertueux celuy qui les acquiert. Et pource que cet aventure de simple homme devenir Prince emporte ou vertu ou fortune, il semble que l'un et l'autre de ces deux choses adoulcissent en partie plusieurs difficultez toutesfois celuy qui depend moins de la Fortune se maintient davantage. Et si le Prince n'a point d'autres païs si bien qu'il soit contrainct d'y venir demourer en personne, cela luy rend encores la conqueste plus aisee. Mais pour venir a ceux la, qui par leurs propres vertus, et non pas de fortune sont devenuz princes, Ie di que les plus excellens par sus tous sont Moïse, Cyre, Romule Thesee, et quelques autres semblables.Et bien qu'on ne deust point parler de Moïse n'estant qu'un vray executeur des choses ordonnees de Dieu, toutesfois il merite qu'on s'en emerveille ne fusse que pour ceste grace qui le faisoit digne de parler avecques Dieu. Or si nous considerons Cyre, et les autres qui ont esleve ou gaigne des royaumes nous les trouverrons tous merveilleux, et si on advise bien a leurs faictz et manieres particulieres de proceder, ilz ne sembleront pas estre beaucoup differens a celles de Moïse qui eust un si grand maistre. Car pour bien examiner leurs œuvres et vie, on ne trouve point qu'ilz ayent rien eu de la fortune sinon que l'occasion, laquelle leur donna matiere de pouvoir pousser en avant ceste forme de gouvernement qui leur sembla bonne, la ou sans ceste occasion la vertu de leur courage seroit nulle, et sans leur vertu l'occasion se fut presentee en vain. Il falloit donc que Moïse trouvast le peuple d'Israël en Egypte, esclave et foule des Egyptiens, afin qu'il se disposast de suyvre Moïse pour sortir de ceste servitute. Il estoit force que Romule fust impatient de se tenir en Albe, qu'il eut este iecte a la naissance, afin qu'il devint fondateur de Romme et seigneur du païs. Bon besoing estoit a Cyre de trouver les Perses malcontens de l'empire des Medes, les Medes effeminez par trop longue paix. Thesee n'eust peu monstrer sa vertu, s'il n'eust rencontre les Atheniens separez. Donc ces occasions ont faict ces hommes renommez, et leur excellente vertu a faict l'occasion estre congneue. De laquelle leur païs fut annobli et bien heureus.Quant a ceux qui par bons moyens et vertueux semblables a ceux que dessus, se gaignent une principaute, ilz l'acquierennt avecques grand'peine, mais apres ilz la tiennent facilement. Et les difficultez qu'ilz ont pour vaincre naissent en partie des nouvelles ordonnances et coustumes qu'ilz sont contrainctz d'introduire, pour bien fonder leur estat en seurete. Car il faut penser qu'il n'y a chose a traicter plus fascheuse, a bien revenir plus doubteuse, ny plus a manier dangereuse, que de se faire le capitaine en chef pour eslever nouveaux gouvernemens : pource que celuy qui les introduict a pour ennemis tous ceux auquelz les vieilles manieres estoyent proufitables : et pour defenseurs bien tiedes, ceux auquelz les nouvelles sont bonnes. Laquelle tiedeur vient en partie de la peur qu'on a des adversaires qui font les loix a leur proufict, en partie aussi de l'incredulite des hommes, lesquelz ne croyent point veritablement une chose nouvelle s'ilz n'en voyent desia une certaine epreuve. D'ou vient que toutes et quantes fois que les ennemis ont commodite d'assaillir, ilz le font par menees et partialitez, et les autres se defendent tiedement, en sorte que ensemble avec eux on se met en dangier. Si l'on veut donc bien entendre ce poinct, il faut considerer si ceux qui cerchent choses nouvelles peuvent rien d'eux mesmes, ou s'ilz dependent d'autruy, c'est a dire, si pour conduire a chef leur entreprise, il faut qu'il procedent par prieres, ou bien qu'ilz puissent forcer et contraindre. En premier cas ilz finissent tousiours mal, et ne viennent point a bout. Mais quand ilz dependent d'eux mesmes, et peuvent forcer, alors ilz ne sont pas en grand dangier de perir. De la vient que tous les prophetes bien fortifiez ont este les maistres, et ceux qui n'estoyent bien garniz de forces, furent ruinez. Car outre les choses dessusdictes la nature du peuple est variable, auquel il est aise de persuader une chose, mais de les arrester en ceste fantasie il y a de l'affaire. Pource il y faut donner si bon ordre, que lors qu'ilz ne croiront plus, on leur puisse faire croire par force. Moïse, Cyre, Thesee, et Romule n'auroyent peu faire si longuement garder leurs constitutions, s'ilz fussent este sans armes : comme de nostre temps advint a frere Hierosme Savanarole, duquel la ruine fut en ses nouveaux changemens, aussi tost que la commune commença de ne le croire plus, veu qu'il n'avoyt pas moyen de retenir ceux qui le croyoient, ny de faire croire ceux qui ne le croyoient point. Doncques ceux la ont grand peine a se bien conduire, mais tous leurs dangiers sont au milieu, et quasi en chemin : et faut qu'avecques la vertu ilz les surmontent : les ayant surmontez, et commençans d'estre en estime, ayant abbatu ceux de sa qualite qui luy portoyent envie, ilz demeurent puissans en seurete, et bien heureux en honneur. A si grands exemples i'en adiouteray un autre plus petit, mais qui sera de mesme façon, et qu'il me suffise pour tous les autres semblables. C'est Hieron de Syracuse : cestuy cy de simple compagnon se feit prince, ne recongnoissant rien de la fortune que l'occasion. Car estant ceux de Syracuse pressez de guerre et d'affaires ilz l'eslevrent pour leur capitaine, depuis il se monstra digne d'estre prince. Davantage sa vertu fut si grande quant il estoit en bas estat, que ceux qui en escrivent disent qu'il ne luy failloit autre chose pour estre roy que le royaume. Il cassa la vieille gendarmerie, il en crea de nouvelle, laissant les vieilles alliances, il s'accointa d'autres, et s'ayant pratique des amitiez et soldarz qui fussent a luy seul, il peut bien sur un tel fondement eslever tout bastiment : tant y a qu'il eut beaucoup de peine pour s'en emparer, mais point ou peu a s'y maintenir.  
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        Des principautéz nouvelles qui se conquestent par les forces d'autruy. Chap. 7.Ceux qui de simples personnages deviennent Princes par le moyen seulement de fortune n'ont pas grand peine a se faire, mais beaucoup a se maintenir : et ne trouvent pas fort mauvais chemin au commencement, car ilz volent, mais toutes les difficultez naissent apres qu'ilz sont en train. Comme sont quelques uns auquelz on a donne des estatz, ou par argent, ou par faveur de celuy qui le permet : ainsi qu'il avint a plusieurs de Grece aux villes d'Ionie, et d'Hellespont, la ou Daire fit plusieurs petits roys affin qu'ilz tinssent le païs pour son asseurance et honneur : et comme on faisoit ces Empereurs de Romme qui parvenoient a ce degre prattiquant les souldarz par argent. Ceux la sont fondez seulement sur la fortune, et volunte de ceux qui les ont faictz grans, qui sont deux choses incertaines et legeres. Outre ce qu'ilz ne sçavent, ni peuvent tenir ce reng la : ilz ne sçavent, car si ce n'est un homme de singulier esprit et vertu, il semble qu'aiant tousiours vecu en basse condition, il ne sçache user de l'autre : ilz ne peuvent, car ilz n'ont pas les forces qui leur puissent estre seures, et fideles. D'avantage les seigneuries qui s'avancent si tost comme toutes les autres choses naturelles qui naissent et croissent soudain ne peuvent avoir les racines si fortes, et le reste de mesme correspondance, que le premier orage ne les abbate : si telles gens qui sont devenuz en peu de temps Princes ne sont (comme i'ay deia dit) de si grand fait, et vertu qu'ilz puissent s'apprester de contregarder ce que la fortune leur a mis dans le sein, & qu'ilz assizent les fondements apres estre parvenuz, ce que les autres font davant. Ie veux produire de nostre souvenance deux exemples sur ces deux manieres de se faire Prince par vertu, ou par fortune : c'est de François Sforce, et de Cesar Borge. Sforce d'une excellente vertu, et par bons moyens de pauvre Capitaine devint Duc de Milan, & ce qu'il avoit gangne par mille travaus, il le maintint facilement. D'autre part Cesar Borge qu'on appelloit communement le duc Valentin fut pousse a grans estatz par le moyen de la Fortune de son pere, aussi les perdit il avecques luy, nonobstant qu'il feist toutes les choses du monde, et qu'il employast tout son esprit a conduire ce que un sage et vertueux homme doit faire, pour bien enraciner ses estatz, que les armes, et fortune des autres luy avoyent donnez. Car un qui n'assiet (ce que i'ay dict par cy devant) les fondemens premiers il ne le pourra sinon avec une grand vertu faire apres, encore se feront ilz avec grand peine du maistre, et danger de l'edifice. Si donc nous voulons regarder toutes les entreprises et menees de nostre Duc, nous verrons les grans fondemens, qu'il bastissoit pour sa puissance future. Surquoy si ie fais quelque discours ie ne penseray point estre sorti de propos : car ie ne sçache point meilleurs enseignemens pour un nouveau Prince que l'exemple des faictz de cestuy ci, ausquelz si le bon ordre qu'il y mit ne luy prouficta point, ce ne fut pas sa faute, mais une certaine envie et maligne adversite de Fortune fort estrange. Pape Alexandre VI. pour faire son filz Borge grand Seigneur avoit beaucoup d'empeschemens qui se presentoyent, et fussent advenuz. Premierement il ne voyoit point moyen de luy donner quelques Seigneuries lesquelles ne fussent de l'eglise. Or voulant se mettre a reprendre ce qui estoit a l'eglise, il sçavoit bien que les Venitiens et le duc de Milan ne s'y accorderoyent iamais. Car Favence et Rimin estoyent soubz la protection des Venitiens. Il voyoit outre cela les forces d'Italie, celles especialement desquelles il se pouvoit servir estre detenues par ceux qui devoyent craindre la grandeur du Pape, pour ceste cause ne se pouvoit bonnement fier, estant toutes entre les mains des Ursins, Colonnois, et leur suite. Il failloit donc que ces gouvernemens fussent troublez, et que tous les estatz d'Italie fussent desordonnez, pour s'en pouvoir seurement emparer d'une partie, ce qui fut tresaise. Car il trouva les Venitiens, lesquelz esmeuz pour autres occasions s'estoyent avisez de faire repasser les François en Italie : aquoy non seulement il ne contredict, ains il presta la main, en accordant ce que demandoit le roy Loüys pour son premier mariage. Le roy donc feit le voyage d'Italie par laide des Venitiens, et consentement du Pape, et ne fut pas si tost a Milan que le pape tira par prieres gens de luy pour l'entreprise de la Romagne, laquelle le roy luy accorda pour sa reputation. Apres avoir battu les Colonnois et surmonte la Romagne pour la garder et passer encores oultre, deux articles l'empeschoyent. L'un estoit pour ses soldars, qui ne luy sembloyent pas fort bien encouragez, l'autre estoit la volonte des François. C'est a dire il craingnoit que les gens des Ursins, desquelz il s'estoit servi, ne luy faillissent au besoing, et non seulement l'engardassent de gaigner quelques estatz, mais luy ostassent ce qu'il avoit ia vaincu, et que le Roy ne luy feist la pareille. Touchant les Ursins il en apparut quelque chose, quand apres la prinse de Favence il assiegea Boulongne, car il les veit se porter froidement a l'assault. Quant au Roy, il congneut bien sa fantasie lors que apres avoir occupe le Duche d'Urbin, il se iecta sur la Tuscane, dont le roy l'en feit retirer. Pour ceste cause Borge delibera ne dependre plus de la fortune, ni des forces d'autruy. Donc la premiere chose qu'il feit, ce fut d'affoiblir le party des Colonnois, et des Ursins a Romme. Car il se gaigna tous les gentilz hommes qui tenoyent leur party, et leur donna selon leur qualitez des compaignies et gouvernemens, si bien qu'en peu de mois l'affection premiere s'estaignit, et se tourna toute vers Borge. Oultre plus ayant deia chatie les Colonnois il attendit les occasions pour destruire les Ursins lesquelles luy vindrent, bien a propos, et en usa encores mieux. Car les Ursins s'estant advisez bien tard que la grandeur de ce duc, et de l'esglise estoit leur ruine, feirent une assemblee a la Magion pres de Perouse, dont vint la revolte d'Urbin, les troubles de la Romagne et infiniz dangiers, ou se trouva Borge : lesquelz toutesfois il surmonta tous avec l'aide des François. Or estant remonte en sa premiere estime, et ne se voulant plus fier aux François, ny aux autres estrangers, pource qu'il ne les pouvoit faire tenir a chaux ni a ciment, il se tourna a la malice, et sceut tant bien faindre, et commander a son courage, que par le moyen du Seigneur Paule les Ursins feirent leur apoinctement avecque luy, avecques ce que Borge ne laissa rien de son devoir en toute raison pour les asseurer, leur donnant robes, argent, chevaux, si bien que leur simplesse les feit venir a Senegaile entre ses mains. Estans donc les chiefz abbatuz, et leurs partisans estant devenuz ses amis, il avoit assez bien commence les fondemens de sa grandeur, tenant toute la Romagne avec le Duche d'Urbin, et gaignant la commune, qui commençoit a gouster le bien qu'elle avoit receu de luy. Et pource que cet endroit est digne de noter, pour ensuyvre, ie ne le veux pas laisser derriere. Apres que Borge eut surmonte la Romagne, il trouva qu'elle estoit gouvernee par beaucoup de petits seigneurs, lesquelz avoyent plus tost ronge, que range leur subiectz et qui leur avoyent plus donne d'occasion de se diviser, que de s'acorder et maintenir ensemble, si bien que le païs estoit plain de larrecins, de briganderies, et de telles sortes de meschancetez, il pensa estre necessaire pour la reduire en pais, obeissant au bras seculier et royal, de luy donner un bon gouvernement. Doncques il y constitua messire Remi d'Orque homme de cruelle et briefve iustice, auquel il donna entierement plaine puissance. Cestuy ci en peu de temps la remist en tranquilite et union, avec son tresgrand honneur. Mais apres Borge estimant une si excessive authorite n'estre pas encores de saison, pource qu'il se doutoit qu'elle ne tournast en haine, il establit un parlement civil au milieu du païs avecque un sage President, la ou chasque ville avoit son advocat. Et d'autant qu'il congnoissoit bien que la rigueur passee luy avoit engendre quelques inimities, pour la desraciner de leurs fantasies, et les tenir en son amitie par tous moyens, il voulut monstrer, que s'il estoit ensuyvi quelque cruaute, elle n'estoit pas venue de sa part mais de la mauvaise nature de son officier. Prenant la dessus l'occasion au poil, il feit trencher en deux messire Remi d'Orque au milieu de la place de Cesene, et pres de luy un billot de bois ou pendoit un couteau sanglant la severite duquel espouventable spectacle feit tout le peuple ensemble demeurer estonne, et content. Mais retournons d'ou nous sommes partis. Doncques se trouvant Borge assez puissant et asseure en partie des dangers presens, pour s'estre fortifie a sa mode, et pour avoir aboli la plus grand part de ses voisins, qui le pouvoyent offencer, il ne restoit aucune chose pour passer outre affin de gangner païs a quoy il deust avoir esgard, sinon les François. Car il congnoissoit bien que le roy, lequel s'estoit advise bien tard de sa faute ne l'endureroit iamais. A ceste cause il commença de chercher amitiez nouvelles, et bransler quasi pour les François, lors qu'ilz descendirent au Royaume de Naples contre les Espagnolz qui assiegeoyent Gayete. Aussi avoit il en fantasie de affoiblir les François si bien qu'il n'eust aucune peur d'eux : ce qui fut bien tost advenu, si le Pape eust vecu. Et telz ont este ses maniments quant aux affaires de ce temps la qui s'offroyent : mais au regard de ce qui pouvoit advenir il se doutoit fort en premier lieu que celuy qui succederoit au siege de Romme, ne fust point de ses amis, et qu'il s'efforçast d'oster ce que le Pape Alexandre luy avoir donne. A quoy il se delibera remedier en quatre sortes. Premierement d'abolir tout le sang et parentage de ces Seigneurs qu'ilz avoit desheritez, pour oster au pape les occasions de les penser remectre. Secondement d'attirer et gaigner a soy tous les gentilz hommes Romains, afin qu'il peut par leur moyen tenir le Pape en bride. Tiercement de reduire le college des Cardinaux le plus qu'il pourroit a son parti. Quartement de se faire si puissant avant que le Pape mourust, qu'il peust luy mesme resister au premier assaut d'un chacun. De ces quatre points sur la mort d'Alexandre il en avoit mis trois a chef, le quatriesme il avoit quasi parfaict. Car des Seigneurs qu'il avoit despouillez il en avoit faict mourir autant qu'il en avoir peu tenir, et ne s'en sauva que bien peu. Touchant les gentilz hommes Romains, il se les avoit attirez. Il avoit la plus grand part des Cardinaux pour luy. Et au regard des nouveaux aquez il avoit pourpense devenir Seigneur de la Tuscane, et tenoit desia Perouse et Plombin, aiant pris la protection de Pise, et n'avoit aucun egard aux François, comme s'il n'eust plus a faire d'eux, pource qu'ilz estoient chassez du royaume de Naples par les Espagnolz : en sorte qu'un chacun estoit contraint d'acheter son amitie. Il se iettoit sur Pise : Apres elle Lucque, et Siene eussent facilement este de la partie, ou par depit des Florentins, ou de peur qu'ilz avoyent : les Florentins ne se fussent peu sauver. Faisant cela (ce qu'il eust fait l'annee mesme que Pape Alexandre mourut) il se fut amasse telles forces, et acquis si grande reputation qu'il eust peu maintenir, et gouverner luy mesme sans dependre de la fortune, et forces d'autruy, seulement de sa vertu et puissance. Mais Pape Alexandre mourut cinq ans apres que Borge avoit commence a degainer l'epee, laissant la Romagne seulement bien assise et ferme, tous les autres estatz quasi en l'air, entre deux camps ennemis, et trespuissans, malades iusques a la mort : toutesfois il estoit si brave, et connoissoit si bien les moyens comme il faut gangner, ou perdre les hommes, et les fondemens qu'il s'estoit basti en si peu de temps estoient si fermes, que si deux osts n'eussent este prestz a luy courre sus, ou s'il esut este guari, il eust surmonte tous empeschemens. De fait on peut bien veoir que ses fondemens estoyent fort seurs, quant a la Romagne il fust attendu plus d'un mois, encore qu'il fust demi mort : Et si n'osa personne luy faire facherie dans Romme. Et bien que les Baillions, Vitelles, Ursins vinssent a Romme, si n'eurent ilz point de suite contre luy. S'il ne peut faire Pape celuy qu'il eust bien voulu, pour le moins il fit que celuy qui ne vouloit pas ne le fut point. Mais s'il n'eust este malade, quant Pape Alexandre mourut tout luy eust este facile. Aussi me le dit il le iour que le Pape Iules fut esleu qu'il s'estoit avise de tout ce qui pouvoit survenir a la mort de son pere, trouvant remede par tout, fors qu'a sa propre mort, ne se doutant point qu'il deust encores luy mesme mourir.Toutes ces entreprises assemblees, et considerees, ie ne voi point en quoy il merite d'estre repriz, ains il me semble qu'il le faut, comme i'ay faict proposer pour exemple a tous ceux qui par fortune, et avec les armes d'autruy sont parvenus a grands estats et seigneuries. Car aiant le cœur grand et l'intention haute, il ne se pouvoit porter autrement, et la mort seulement d'Alexandre et sa propre maladie s'opposa a ses desseins. Qui donc pensera estre necessaire en sa nouvelle Principaute, s'asseurer des ennemis, s'acointer des amis, gaigner ou par force ou par finesse, se faire aimer et craindre du peuple, se faire honorer et suyvre des soldars, ruiner ceux qui nous peuvent ou doivent endommager, refrechir par nouveaux moyens les anciennes coustumes, estre rigoureux et gracieux, hautain et liberal, casser les soldars desquelz on ne se peut seurement fier, en apointer de nouveaux, se maintenir en amitie des Roys et des Princes : en sorte que ilz te facent plaisir avec faveur, ou qu'ilz ne t'offencent point sans respect : il ne peut choisir plus frais exemples, que les faicts de cestuy ci. Seulement on ne le peut reprendre en la creation du pape Iules II. Car il le choisit mal : d'autant que ne pouvant ainsi comme i'ay desia dict faire un Pape a sa guise : il pouvoit au moins si bien faire que un tel ne fust point Pape. Et ne devoit iamais consentir que les Cardinaux qu'ilz avoit offensez fussent eleuz, ny ceux qui parvenuz a la Papaute deussent avoir peur de luy. Car les hommes nuisent aux autres ou de peur ou de haine. Ceux qu'il avoit fachez estoient entre les autres le Cardinal S. Pierre ad vincula, Colonne, S. George, et Ascaigne : tous les autres, s'ilz fussent eleus, ilz avoient occasion de le craindre fors le Cardinal d'Amboise, et les Espagnols :ceux ci par alliance et amitie, le Cardinal d'Amboise pour sa grande authorite, tirant avec luy tout le royaume de France. Pour cette cause Borge devant toutes choses devoit faire un Pape Espagnol, et s'il n'eust peu il devoit accorder que ce fust Amboise, et non pas S. Pierre ad vincula. Car celuy qui pense que es grans personnages les nouveaux plaisirs facent oublier les vieilles iniures, il s'abuse. Borge donc faillit en ceste derniere election, et fut cause de sa derniere ruine.  
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        De ceux-la qui par meschancetés sont parvenuz a la Principauté. Chap. 8.Mais d'autant qu'on parvient en deux autres manieres de bas estat estre prince, sans qu'on puisse dire estre du tout ou vertu, ou fortune : il me semble qu'on ne les doit point laisser derriere, encores que de l'une on puisse parler plus au long quand on traitteroit des communautez. Ces manieres ici sont quand ou par quelque moyen malheureux et meschant on monte a la Principaute, ou bien quand un simple citoyen par la faveur des autres citoyens devient seigneur de son païs. Pour commencer a la premiere nous la declarerons par deux exemples, l'un ancien, l'autre de ce temps ci sans entrer autrement sur leur merites et bon droit. Car i'estime qu'il souffiront a celuy qui sera contrainct de les ensuyvre. Agatocle de Sicile se fit roy de Syracuse aiant este devant non point de simple et privee condition, mais infime et abiecte, pource qu'il eut un pere potier, et mena tousiours une vie detestable selon les degrez de fortune. Toutesfois il accompaigna les vices d'une si grande force d'esprit et de corps, que s'estant adonne a la guerre de charge en autre il fit tant qu'il fut Capitaine des Syracusains. Apres estre establi en dignite il mist en sa teste de se faire Roy, et tenir par force, sans obligation d'autruy ce qu'on luy avoit accorde par consentement. Aiant aussi des secrettes intelligences de son dessein avec Amilcar de Cartage, lequel acompaigne de grosse puissance menoit guerre en Sicile. Il assembla un beau matin tout le peuple et le Senat de Syracuse, comme aiant a consulter sur les affaires touchant le commun. Et par un signe qu'il avoit donne a ses soldars il fist mettre a mort tous les Senateurs, et les plus riches du peuple. Lesquelz estant tuez, il occupe et tient par force le royaume sans aucun debat entre les citoyens. Et bien qu'il eust eu deux routes des Carthaginois, mesmes a la fin fust assiege, toutesfois il eut le pouvoir et hardiesse non point seulement de se defendre et soy et sa ville, mais aiant laisse une partie de ses gens pour la garde de la ville, avec l'autre partie il envahit l'Affrique, et en peu de temps il mena les Carthaginois en ces termes de quitter le siege, et les reduisit en si extreme necessite qu'il leur fut force d'accorder avec luy qu'il se contenteroyent de l'Afrique, luy laissant la Sicile. Qui doncques considerera bien ses œuvres et vertuz il ne verra rien ou bien peu qu'on puisse dire estre de fortune, veu que (comme nous avons dict ci dessus) il estoit parvenu au Royaume non par la faveur de quelcun, mais par charges de la gendarmerie lesquelles il avoit meritees par mille travaux et dangers, ausquelles il s'estoit maintenu par de magnanimes et perilleux actes. Dautre part on ne sçauroit dire que ce soit vertu tuer ses citoyens, trahir ses amis, n'avoir point de foy, de pitie, de religion. Par lesquelz moyens on peut conquester quelque Seigneurie mais non pas honneur.Car si on considere la vertu d'Agatocle de sortir d'affaires, ou d'y entrer, et la grandeur de courage a soutenir, et surmonter les adversitez, on ne trouvera point qu'il ait este moindre que nul autre pour excellent Capitaine qu'il aie este. Neantmoins sa bestiale cruaulte et inhumanite, avec innumerables malheuretes ne permettent point qu'il soit renomme entre les singuliers personnages. De nostre temps quand Alexandre VI estoit Pape Oliverot de Ferme estant demoure ia par plusieurs ans petit garson, fut nourri par un sien oncle maternel nomme Iehan Foglian, et des le premier temps de son aage il fut donne a Paule Vitel pour la guerre, affin que estant de luy bien apris, il parvint a quelque honeste commission de gendarmes. Paule estant mort il se mit soubz la conduicte de Vitelosse son frere, ou en peu de temps il devint le premier de ses compaignons au faict de la guerre, d'autant qu'il estoit d'un esprit vif, de corps robuste, et de cœur hautain : Mais luy semblant une chose servile d'estre soubz un autre, il delibera d'occuper Ferme par l'aide d'aucuns citoyens qui avoient plus chere la servitute que la liberte de leur païs, et avec la faveur de Vitelosse. Ainsi fit sçavoir a son oncle Foglian comme il avoit envie de le venir voir, et sa ville aussi, pource qu'il avoit este fort lontemps dehors, et qu'il vouloit recongnoistre quelque partie de son patrimoine. Et d'autant qu'il ne s'estoit mis en peine pour autre chose, que pour aquerir honneur, affin que ses citoyens connussent qu'il n'avoit point mal emploie son temps, il y vouloit venir honnorablement acompaigne de cent chevaux de ses amis et serviteurs, le priant que fust son bon plaisir d'ordonner que ceux de Ferme le receussent magnifiquement. Ce qui netoit pas seulement gloire a soy, mais a luy mesme, duquel il estoit le nourrisson. A ceste cause l'oncle ne laissa point, et ne faillist a faire son devoir envers son neveu. Et laiant fait recevoir honorablement de ceux de Ferme, il le logea en sa maison, ou apres aucuns iours passez Oliverot aiant donne ordre a ce qui estoit besoin a sa mechancete pourpensee, il fit un festin fort solennel, auquel il pria son oncle, et les principaux du païs : et les tables haussees et toutes les autres ioieusetez qui se font vouluntiers en ces magnifiques banquets estant finies Oliverot mit en avant tout expres certains propos d'importance, parlant de la grandesse du Pape Alexandre, et de Borge son filz et de leur entreprises. Son oncle et les autres respondant a ses parolles, luy tout en un instant se leve, disant que c'estoyent matieres desquelles il falloit parler en lieu plus secret, et se retira en une chambre a part, la ou son oncle et tous les autres citoyens le suyvirent et ne furent pas si tost assis que voila sortir des soldars de quelques lieux caches qui mirent a mort son oncle et tous les autres. Apres ce meurtre la il monte a cheval, et courut tout le païs assiegant le lieutenant general au Palais, si bien que ceux de Ferme furent contrains par peur de luy obeir, et d'arrester un gouvernement duquel il se fit chef. Aiant aussi faict mourir tous ceux qui pour estre malcontens de cela lui pouvoient nuire, il se fortifia si bien par nouvelles façons tant pour la pais que pour la guerre, qu'en moins d'un an qu'il fust seigneur de Ferme non seulement il y estoit seur et ferme, mais encores il s'estoit eleve iusques la que ses voisins devoient avoir peur de luy : Pour lequel surprendre, aussi bien qu'Agatocle, il y eust eu de l'affaire n'eust este qu'il se laissa tromper de Borge, quand il prist les Ursins et Vitelles a Senegagle (comme nous avons desia dict dessus) la ou il fust aussi pris un an apres avoir massacre son oncle et faict le coup et fut ensemble avec Vitelosse (lequel il avoit eu maistre de ses vices et vertuz) estrangle et deffaict. Quelcun pourroit douter d'ou venoit cela qu'Agatocle et autres semblables apres infinies trahisons et cruaultez pouvoyent vivre lontemps seurement en leur païs, et qui plus est se pouvoyent defendre des ennemis estrangers, sans que leurs citoyens se bandassent a l'encontre d'eux : veu que plusieurs autres a cause de leur cruaulte n'ont iamais peu maintenir leur estatz, mesme en temps de pais, tant s'en faut que ce fust au temps douteux de le guerre. Ie croy certainement que cela vienne de la cruaulte bien ou mal emploiee : Or peut on appeller bonne celle cruaulte (si on peut dire y avoir du bien au mal) laquelle s'exerce seulement une fois encores par necessite pour s'asseurer, et puis ne se continue point, mais bien apres se tourne en prouffit des subietz le plus qu'on peut. La mauvaise est celle qui du commencement encores qu'elle soit bien petite croist avec le temps, plus tost qu'elle ne s'abaisse. Ceux qui garderont bien cette premiere sorte de cruaulte ilz peuvent avec l'aide de Dieu et des hommes trouver quelque remede, comme eust Agatocle. Quant aux autres, il est imposible qu'ilz se maintiennent. Davantage faut sur ceci noter que a surmonter un païs celuy qui l'occupe doit assembler et prattiquer toutes ses cruaultez en un coup, pour n'y retourner point tous les iours, et ne faisant apres rien de nouveau asseurer les hommes, et les gaigner a soy par bienfaictz. Qui se gouvernera autrement ou par crainte, ou par mauvais conseil, il sera contrainct de tenir tousiours le couteau en la main, et ne se pourra iamais bien fonder sur ses suies eux ne se pouvant pour les continuelles et fraiches iniures asseurer de luy. Car il faut faire le mal tout ensemble, afin que moins le goutant il semble moins amer. Le bien petit a petit, afin que on le savoure mieux. Outreplus doit sur toutes choses un Prince vivre avec ses subiectz en sorte que nul accident ou de bien ou de mal le face changer. Car si la necessite vient durant le mauvais temps il n'est pas question de faire mal, si tu fais du bien on ne t'en sçaura point de gre : pource que on l'estimera estre contrainct et ne te proffitera rien.  
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        De la Principauté civile. Chap. 9.Venons a l'autre partie quand un citoyen non par mechancete ou autre force execrable, mais par la faveur de ses autres citoyens devient seigneur de son païs, ce qu'on peut appeller une Principaute civile pour y monter il n'est point besoing d'avoir ou toute vertu, ou toute fortune : mais plus tost une finesse fortunee. Ie di la dessus qu'on monte a ce degre ou par la faveur du populaire, ou des plus grans. Car en toutes les villes on trouve ces deux humeurs diverses desquelles la source est que le populaire n'aime point a estre maitrise ny gourmande des plus gros. Et les gros ont envie de commander et piller. Et de ces deux diverses fantasies s'eleve es villes un de ces trois effectz ou Principaute, ou liberte, ou licence. La Principaute vient ou du peuple, ou des grans, selon que l'une partie ou l'autre en ha l'occasion. Car aucunefois les plus riches voians qu'ilz ne peuvent resister au peuple commencent a donner reputation a quelcun d'entre eux, et le font Prince : affin que soubz l'ombre de luy ilz puissent souler leur appetis. Le peuple d'autre coste adresse toute sa vois a un seul, quant il connoist qu'il ne peut autrement faire teste au plus apparens, et le choisit en Prince, pour estre defendu soubz son aisle. Celuy qui vient par l'aide des plus riches a estre Prince se maintient avec plus grande difficulte, que celuy qui le devient par la faveur du peuple. Car se trouvant un Prince au meillieur des autres auquelz il semble qu'il soit egal a eux, il ne les peut ny renger, ny façonner a sa guise. Mais celuy qui parvient a la Principaute avec la faveur du peuple. Il se trouve tout seul, et n'a personne, ou bien peu a l'entour de luy, qui ne soient prests a luy obeir. Oultre ce que on ne peut honnestement et sans faire tort aus autres contenter les grans, mais le peuple trop bien : car l'intention fin du peuple est plus honeste que celle des grans qui cherchent de tourmenter les petis, et les petis ne le veulent point estre. Plus y a qu'un Prince ne doit pas craindre son peuple davantage, s'il luy est ennemi, pour estre en grand nombre : des plus gros il en peut bien mieux estre asseure s'il n'y en a gueres : le pis que sçauroit attendre un Prince de son peuple ennemi c'est qu'il l'abandonnera, mais si les grans luy sont contraires il ne doit pas seulement craindre d'estre abandonne d'eux, mais encore qu'ilz l'assaudront et poursuyveront, d'autant qu'ilz voient plus loing et plus finement sçavent prevenir le temps pour se sauver, cherchans d'estre en estatz et grace envers celuy duquel ilz esperent qui gaignera. Plus ya qu'il est force au Prince de vivre tousiours avec un mesme peuple : mais il peut bien se gouverner sans les mesmes grans qui sont, en pouvant faire et defaire tous les iours de nouveaux, et leur pouvant donner ou oster puissance et autorite quant il luy plaira. Et pour mieux entendre ce point ie di que les grans se doivent prendre en deux manieres principales, c'est asçavoir ou qui se gouvernent en sorte par leur maniere de faire qu'en toutes choses ilz se ioingnent a la fortune du Prince, ou bien qu'ilz n'y soient point tenuz. Ceux la qui s'y assubiectissent et ne pillent point on les doit honorer, et aimer : ceux qui ne s'y obligeront point ilz le font pour deux occasions, ou bien par faute de cœur qui est en eux et naturelle laschete, en ce cas on se doit servir d'eux, principalement de ceux la qui sont de bon conseil, car en la bonne fortune ilz font honneur en aversite ilz ne feront point de mal. Mais quand ilz ne veullent point estre tenuz au Prince et pour cause, mesmement pour quelque ambition, c'est signe qu'ilz pensent plus a eux qu'au Prince, et de ceux on se doit garder, et les avoir en telle estime comme s'ilz estoient ennemis descouvers. Car en mauvais temps ilz aideront tousiours a le ruiner. Et pourtant un qui devient Prince par l'aide du peuple il se doit tousiours le maintenir en amitie, ce que luy sera bien facile a faire, le peuple ne demandant autre chose sinon qu'a n'estre point tourmente. Mais un qui contre le peuple par la faveur des plus grans devient Prince, il doit sur toutes choses chercher de gaigner a soy le peuple, ce qu'il fera bien aisement quand il le prendra soubz sa protection. Et pource que les hommes sont de cette nature que quand ilz reçoivent du bien de ceux desquels ilz attendoient du mal ilz se sentent plus obligez a eux qu'autrement le peuple l'en aimera d'avantage et luy en sçaura meilleur gre que si par sa vois et saveur il eust este mene et conduict a estre Prince. Or le pourra il gaigner en beaucoup de manieres, lesquelles d'autant qu'elles changent selon les occasions et subiet on n'en peut donner certaine regle. Ie me deporteray donc d'en parler, seulement ie conclueray qu'il est necessaire qu'un Prince se face aimer de son peuple, autrement il n'ha remede aucun en ses adversitez. Nabide roy de Sparte aiant soutenu l'assaut de toute la Grece et d'un camp de Romains enorguilli de plusieurs victoires, il defendit et soy et son païs et ses estatz, luy suffisant contre ce peril survenu estre bien asseure de la foy de peu de ses gens, que s'il eust este hay de son peuple cela ne luy eust iamais suffi. Qu'on ne m'allegue point pour me reprendre de mon oppinion ce commun proverbe. Qui se fonde sur la tourbe, il batist dessus la bourbe. Car il est bien vray que lors qu'un simple citoyen veut faire son fondement la dessus et donner entendre au peuple de le vouloir mettre en liberte s'il estoit trop foulle des ennemis ou des magistratz. En ce cas la il se pourroit trouver luy mesmes bien souvent abuse. Comme il advint en Romme aux Gracches, et en Florence a messire George Scale. Mais estant un Prince qui s'apuie sur son peuple tel qu'il puisse commander, et qu'il soit un homme de cœur, et ne s'etonne point en ces dangers et mauvaises fortunes, et qui ne se mesconte point en ses menees, Ains tienne un chacun en courage par son allegresse d'esprit et bon ordre, il ne se trouvera point abuse de luy, au contraire il semble bien qu'il aura faict de bons fondemens. Ces principautez la sont en grand bransle quand elles sautent d'un gouvernement civil a une puissance absolue et royalle. Car les Princes commandent ou par eux mesmes ou par des officiers. En ce dernier cas leur estat est plus foible et perilleux : car ilz s'en reposent entierement sur la volunte de ceux qui sont establis en ces dignitez lesquelz le peuvent facilement ruiner en temps fascheux, ou en luy faisant la guerre, ou en ne luy obeissant point, et n'est plus temps de penser pouvoir reprendre l'autorite planiere. D'autant que les citoyens et subiectz qui ont de coustume d'estre gouvernez par les magistratz ne sont pas si faciles de tourner a son obeissance tellement qu'il aura tousiours en temps douteux faute de gens auquelz il se puisse fier. Car un semblable Prince ne se peut fonder dessus ce qu'il voit en temps paisible quand on ha besoing de luy, pourceque alors un chacun promet, chacun veut mourir pour luy, quand les occasions de la mort sont loing, mais en mauvaise fortune qu'il a besoin de gens, alors on en trouve peu, et tant plus l'experience en est dangereuse, d'autant qu'on ne la peut faire qu'une fois. Et pource un Prince sage doit penser un moyen, par lequel ses subiectz tousiours et en toute sortes et fortunes aient a desirer sa prosperite, et luy seront en apres tousiours seurs et feaulx.  
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        Comme les forces de toutes les Principautéz se doivent estimer et mesurer Chap. 10.Pour bien iuger et bien examiner la qualite de ces principautez il convient avoir une autre consideration, c'est asçavoir si un Prince est si puissant qu'il puisse en un besoing se gouverner par soy mesmes, ou bien s'il a tousiours affaire de la defence et protection d'autruy. Et pour mieux declarer cette partie, ie di que ceux se peuvent, comme ie pense, regir et maintenir eux mesmes qui ont puissance a force d'hommes ou d'argent mettre aux champs un ost bien fourni et donner iournee contre celuy qui le viendra assaillir, quiconques soit il, aussi i'estime ceux estre tousiours en necessite d'autruy qui ne peuvent comparoir en la campagne contre les ennemis mais sont contrains de se retirer aux villes et se garder de murailles. Le premier article nous l'avons discouru et par ci apres nous en dirons comme il s'offrira. Du second on n'en peut dire autre chose, que conseiller a telz Princes de munir et fortifier leurs villes, et ne tenir point grand conte du plat païs. Tellement que quiconques aura bien fortifie ses places et quand aux autres manimens, d'affaires se sera porte comme nous avons dessus dit et dirons encores apres on ne l'assaudra qu'avec grand respect. Car on ne fait point voluntiers entreprises ausquelles on veoit de la difficulte, or n'y a pas peu d'affaire d'assaillir un qui ait sa ville bien munie et ne soit point hay du peuple. Les villes d'Alemagne sont en grand liberte elles ont bien peu de païs, et obeissent a l'Empereur quand il leur plaist, et ne craingnants ne l'un ne l'autre de leur voisins pour puissant qu'il soit. Car elles sont fortifiees en sorte que chacun pense que se doit estre une chose bien longue et fascheuse de les prendre, d'autant qu'elles ont toutes fosses et murs suffisans, de l'artillerie grand quantite, et tousiours en leur magazins communs provisions a manger a boire et a bruler pour un an. Oultre ce que pour pouvoir entretenir le menu peuple sans nul dechet ou perte du bien public elles ont tousiours en commun dequoy nourrir luy donnant de la besongne en ces mestiers qui sont les nerfz et la vie de la ville et par le moyen desquelz le menu peuple vive. Encore tiennent ilz en grand honneur les exercices de la guerre et ont beaucoup de bonnes manieres de faire pour les maintenir.Un Prince donc qui ait une ville forte et ne se face point hair de ses subiectz ne peut estre assailli, et bien qu'il y eust quelcun qui vousist entreprendre de l'envahir, il seroit a la fin contrainct de s'en partir avec sa courte honte. Car en ce monde les affaires sont tant incertaines qu'il est quasi impossible qu'un homme puisse avec un camp estre un an au siege d'une ville sans rien faire. Si on me replique, que le peuple aiant des biens et metairies au champs voit qu'on les mete a sac il ne le pourra endurer, ou que le long assaut et le prouffit particulier luy face oublier son Prince. Ie respons a cela qu'un Prince puissant et courageux surmontera tous ses empeschemens, maintenant donnant esperance a ses subiectz que le mal ne durera pas, maintenant crainte de la cruaulte de l'ennemi, aucunefois chastiant finement ceux qui luy sembleront estre trop hardiz. Avec ce que l'ennemi doit selon raison bruler et gaster le païs au commencement qu'il y arrive et quand les hommes sont chaux et ont bon cœur ilz se defendent voluntiers, et pource tant moins un Prince se doit deffier : quelque temps apres les courages sont rafroidis d'autant que le dommage est fait, les maux sont receus, et n'y a plus de remede. Car alors tant plus ilz se viennent accorder et assembler avec leur Prince, leur estant advis qu'il soit fort tenu et oblige a eux, pour ce qu'a son occasion et pour le deffendre leurs maisons ont este destruites et leur terres saccagees. Car les hommes sont de ceste nature de s'obliger et sçavoir bon gre aussi tost pour les plaisirs qu'ilz ont faicts, comme pour ceux qu'ilz ont receus.Doncques tout bien advise, il ne sera pas difficile a un Prince qui soit sage de tenir premierement, et puis asseurer ses gens a la deffence de sa ville quand il aura vivres et munitions.  
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        De la principauté de l'eglise Chap. 11.Il ne reste plus a parler pour le present que des principautez ecclesiastiques, esquelles toute la difficulte est avant qu'on les tienne. Car elles s'acquierent ou par vertu, ou par fortune, et se maintiennent sans l'une ny sans l'autre. Car elles sont soutenues d'une grande anciennete qui est aux ordres de la religion, lequelz sont si puissans et de telle qualite qu'ilz tiennent leurs maistres en estat en quelque sorte que se soit qu'ilz si portent et qu'ilz vivent. Ceux la seulement ont des païs et ne le defendent point, ilz ont des subiectz et ne les gouvernent point, et pource qu'ilz ne defendent point leurs estatz, on ne leur oste point, et d'autant qu'ilz ne gouvernent point leur subiectz ilz ne s'en soucient point, ny pensent ny peuvent s'aliener de leur gouvernement. Ces principautez la donc seulement sont seures et heureuses, mais pource que cela est gouverne de causes superieures ausquelles l'esprit humain n'y peut advenir, ie laisseray d'en parler, car estans elevees et maintenues de Dieu seroit bien a faire a un homme temeraire d'en discourir. Neantmoins si quelcun me demandoit et pressoit dont vient cela que l'Eglise soit devenue si grande et si puissante en temporel, veu que devant Pape Alexandre les potentatz d'Italie et non pas seulement ceux qui s'appellent potentatz mais un petit baron un simple seigneur en faisoit peu de cas quand au temporel, maintenant soubz un Roy de France tremble d'elle, et peut le chasser d'Italie et ruiner les Venitiens : ce qu'encores qu'il soit assez commun, si est ce qu'il me semble n'estre pas impertinent de le reduire en partie en memoire. Avant que le Roy Charles passast en Italie ce païs la estoit soubz le gouvernement du Pape, des Venitiens, Roy de Naples, Duc de Milan, et Florentins. Ces potentatz devoient prendre garde a deux choses, l'une qu'un estranger n'entrast point en Italie pour batailler, l'autre que nul d'eux usurpast plus de païs qu'il n'en tenoit. Ceux qui en avoient plus d'interest estoient le Pape et les Venitiens, et pour tenir les Venitiens en subiection il falloit que tous les autres fussent d'acord comme avint a la defence de Ferrare. Pour tenir en bride le Pape ilz se servoient des barons de Romme, lequelz estans divisez en deux bandes, Ursins et Colonnois ilz estoient cause de scandales entre eux car aiants les armes au poing en presence du Pape ilz le faisoient plus foible et moins puissant. Et bien qu'encores quelque fois il s'elevast un Pape courageux comme a este Pape Siste, si est ce que ny toute la fortune ny tout leur sçavoir ne les peut onques exempter de ces incommoditez, la cause est qu'ilz vivoient trop peu. Car en dix ans que un Pape vivoit apres estre bien arreste et paisible, a grand peine pouvoit il apaiser une de ces factions, et si par maniere de parler, un Pape eust ruine les Colonnois il survenoit un autre ennemi des Ursins qui les faisoit relever et ne pouvoit abattre les autres. Cela faisoit que les forces temporelles du Pape estoient bien peu estimees en Italie. Depuis s'eveilla Alexandre Sixiesme, lequel entre tous les Papes qui furent iamais, a bien monstre combien un Pape pouvoit par argent ou par force se faire valoir, et par moien du Duc Valentin, et a l'occasion de la descente des François en Italie. Or fit il toutes les choses que i'ay dites en parlant des fais de Borge. Et bien que son intention ne fut pas de mettre cela au proffit de l'eglise, mais de son filz : neantmoins cela qu'il fit tourna a la grandesse de l'eglise, laquelle apres la mort du Pape et de son fis fut heritiere de ses peines et fascheries. Succeda Pape Iules 2. et trouva l'eglise ia fort puissante ayant toute la Romagne, les barons de Romme tous ruinez, et les factions abolies, tant avoyent este batus d'Alexandre, encores trouva il le chemin ouvert, et moyen pour amasser deniers qui n'avoit iamais este pratique devant Alexandre. Ce que Pape Iules non seulement continua, mais augmenta : mettant en sa teste d'avoir Boulongne, de ruiner les Venitiens, et de chasser les François. Lesquelles entreprinses vindrent toutes a bien et avec tant plus de louange, d'autant qu'il fist tout ce qu'il estoit possible pour acroistre l'eglise et non pas quelque autre tiers. Outre cela il maintint les factions des Ursins et Colonnois comme il les avoit trouvees. Et bien que ilz eussent un chef entre eux pour renouveler quelque trouble, toutefois deux points les ont tenuz en crainte, l'un est la grandeur de l'eglise qui les estonnoit, l'autre qu'ilz n'avoyent point de Cardinaux des leur, car c'est la source des tumultes entre eulx, et iamais ces deux bandes ne seront bien appaisees, toutes et quantes fois qu'elles auront ung Cardinal de leur coste : car sont ceux qui nourrissent et en Romme, et dehors les parties et factions, les seigneurs etans contraints de les defendre, ainsi par l'ambition de ces Prelatz les discordes et noises sourdent entre les barons. Or maintenant la saintete de pape Leon a trouve cette Papaute fort puissante, duquel on espere tant que si les autres l'ont fait grande par les armes, luy par sa bonte, et autres vertuz infinies luy donnera tresgrande force et reputation.  
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        Combien il y a de sortes de faire la guerre et des soldars estrangers. Chap. 12.Apres avoir discouru particulierement toutes les sortes de ces principautez desquelles au commencement i'avois delibere de parler, aiant conioint en partie la cause de leur avancement ou ruine et monstre les manieres par lesquelles plusieurs ont essaie de les acquester et tenir, il me reste encore a traicter generalement des empeschemens et remedes qui a chacune d'elles sçauroient survenir. Nous avons dict ci devant qu'il faut qu'un Prince soit bien fonde, autrement qu'il sera perdu. Or les principaux fondemens qu'aient point tous les estatz aussi bien les nouveaux comme les vieux, et les meslez, sont les bonnes lois et bonnes armes. Et pource qu'il n'est possible d'avoir de bonnes lois ou les forces ne vallent rien et ou les armes sont bonnes, il est aussi bien raisonnable que les lois soyent bonnes : ie laisseray de parler des lois et traiteray des armes. Mon opinion est donc que les armes par lesquelles un Prince deffend son païs ou sont les siennes propres, ou bien soudoiees des etrangers, ou de quelque Prince son ami qu'il luy envoye secours, ou meslees des uns et des autres. Les soudoiez d'etrangers et le secours ne vallent rien, et si sont bien fort dangereuses. Et si un homme veut fonder l'asseurance de ses estatz sur les forces des etrangers, seurement il ne s'y pourra maintenir. Car elles ne s'accordent pas facilement entre elles et si sont tout pour l'honneur et ne sont point bien ordonnees ny obeissantes. D'autre part elles ne sont pas trop fideles, entre amis fort brave entre ennemis point de cœur, elles n'ont point la crainte en Dieu ny la foy aux hommes, et d'autant on retarde a les deconfire qu'on retarde a les assaillir en temps de pais tu seras pille d'eux, en temps de guerre des ennemis. La raison et cause de cela est qu'il n'ont autre amour et chose qui les tienne au camp qu'un peu de gages. Ce qui n'est pas suffisant a faire qu'il meurent pour toy : ilz veullent bien estre a toy pendant que tu ne fais point la guerre, mais aussi tost que la guerre est revenue ilz veullent ou s'enfuir, ou se desapointer. Ce qui ne deveroit pas estre fort difficile a faire croyre, car la destruction d'Italie qui est pour le present n'est advenue d'autre chose que pour s'estre par long espace repose sur les armes estrangeres et soudoiees, lesquel les firent pour aucuns quelque avancement, et sembloit bien que ce deust estre quelque chose : mais aussi tost qu'il y vint un autre estranger elles monstrerent ce qu'elles estoient. D'ou vint que le roy Charles peut bien courir toute Italie avec la craie (cest a dire que sans aucune resistance ne faisoit qu'envoier marquer ses logis) et ceux qui disoient que noz pechez en estoient cause disoient bien vray, mais ce nestoient pas les pechez qu'ilz perisoient, plustost ceux la que i'ay raconte et d'autant que c'estoient pechez et fautes des Princes ilz en ont porte la peine eux mesmes aussi bien que les autres. Ie veux bien davantage monstrer la malheurete de cette sorte de gendarmes. Les Capitaines soudoies sont ou tresexcellens homms, ou non : s'ilz le sont, tu ne t'y dois pas fier. Car ilz tacheront a se faire grans eux mesmes ou en te ruinant toy qui es leur maistre, ou en destruisant d'autres contre la volunte : et si le Capitaine n'est pas vertueux il sera cause de ta perdition. Et si on me respond que tout Capitaine qui aura les armes au poing, quiconques soit il ou soudoie ou autre en pourra faire le semblable, ie repliqueray que c'est ou un Prince ou une republique qui faict la guerre : le Prince y doit aller luy mesmes en personne et faire le devoir d'un bon Capitaine. Une Republique envoira de ses citoyens, et quand elle en aura mande un qui ne s'y porte pas vaillamment le changera, et s'il est vaillant le tiendra de court avec les lois, si bien qu'il ne les puisse enfraindre. Mesmes on voit par experience, les Princes seuls, et les Republiques bien aguerries faire grandes choses : mais les armees soudoiees ne faire iamais que mal et dommage. Davantage a plus grand peine cherra soubz la tirannie d'un de ses citoyens une Republique fournie de ses propres armes, qu'une autre defendue de forces etrangeres. Romme et Sparte furent long temps en armes, et en liberte : Les Suisses sont fort aguerriz, et en tresgrande liberte. Des armes soudoiees du temps passe nous avons pour exemple les Carthaginois, lesquelz furent a peu pres destruiz par leur soldars etrangers, apres qu'ilz eurent finy la premiere guerre contre les Rommains, bien qu'ilz eussent de leurs propres citoyens pour Capitaines.Philippe de Macedoine fut faict apres le deces d'Epaminonde par les Thebains Capitaine de leurs gens, aussi la victoire emportee il leur osta la liberte. Les Milanois apres que leur Duc Philippe fut mort soudoierent François Sforce pour mener la guerre contre les Venitiens, lequel apres avoir vaincu les ennemis a Caravage, tourna sa robe se ioignant avec eux pour donner sus les Milanois ses seigneurs. Sforce son pere estant aux gages de la Royne Iehanne de Naples la laissa en un instant toute depourvue de gensdarmes, si bien qu'elle fut contrainte de se getter au sein du Roy d'Arragon. Et si les Venitiens et Florentins ont par le passe augmente leur seigneuries en ceste sorte d'armes, et neantmoins leurs Capitaines ne s'en sont point faict leurs Seigneurs, mais les ont trebien deffendus : Ie responds que les Florentins en ce cas ont este favorisez de l'adventure : car de leur Capitaines vertueux lesquelz ilz pouvoient craindre les aucuns n'ont pas eu du meilleur, les autres ont eu quelques contradictions, les autres ont tourne leur convoitize d'un autre coste. De ceux qui n'ont pas este victorieux vous avez Iehan Acut, duquel ne congnoissant point la victoire, on ne pouvoit congnoistre la loiaute, mais un chacun me confessera que s'il eust gaigne la iournee les Florentins estoient a sa discretion. Sforce le pere a tousiours eu les Bracchesques contraires, si bien qu'ilz se sont gardes lun lautre, François Sforce a decharge son ambition sur la Lombardie : Bracche contre l'Eglise et le roiaume de Naples.Mais venons a ce qu'il n'y a pas long temps qui a este faict. Les Florentins firent Paul Vitel leur Capitaine, homme fort sage et qui de basse fortune estoit devenu en tresgrande estime, lequel surmontant Pise comme il pretendoit, personne ne me niera qu'il estoit force que les Florentins fussent de son coste, car s'il se fust voulu mettre pour les ennemis il ny avoit aucun remede, qu'ilz n'eussent este contrains de luy obeir. Quand aux Venitiens si on considere bien leur avancements, on verra qu'ilz ont et plus seurement, et avec plus grand honneur guerroie pendant qu'ilz faisoient la guerre eux mesmes, avant qu'ilz eussent tourne leurs entreprises en terre ferme : car au lieu que leur gentilz hommes avec le populaire bien equippe batailloit vaillamment, depuis qu'ilz ont commence de combatre sur terre ilz ont perdu cette vertu, suyvant les coutumes d'Italie. Et au premier de leur accroissement a cause qu'ilz n'avoient sur terre pas grand chose, et pource qu'ilz estoient en grande reputation, l'occasion de craindre leur Capitaines n'estoit pas grande, mais aussi tost qu'ilz vindrent a croistre, comme dessous le Carmignole, ilz eurent un presage de cette faulte : car le cognoissant estre homme fort vaillant, apres ce qu'il eust si bien accoustre le Duc de Milan, et voiant d'autre coste comme il se portoit froidement en la guerre, ilz penserent qu'ilz ne pourroient plus rien gaigner avec luy, et d'autant qu'ilz ne vouloient ne pouvoient aussi le casser, de peur qu'ilz ne perdissent ce qu'ilz avoient ia conqueste, ilz furent contrains pour s'asseurer de luy le faire mourir. Ilz ont depuis eu pour Capitaine Barthelemi de Bergame, Robert de Sainct Severin, le Conte de Petigliane et autres semblables : avec lesquelz ilz devoient plustost craindre qu'ilz ne perdissent que non pas qu'ilz gaignassent quelque chose, comme il advint depuis a Vaïle la ou en une iournee ilz perdirent tout ce qu'ilz avoient en huict cens ans gaigne par si grand peine. Car de cette maniere de gensdarmes il en vient de longues, et foibles conquestes, mais les pertes en sont soudaines et merveilleuses. Et pource que les exemples m'ont mene iusques en Italie gouvernee ia long temps a par les armes etrangeres ie les veux discourir un peu plus haut affin que leur source et acroissement connuz on les puisse mieux corriger. Vous devez entendre qu'aussi tost qu'en ces derniers temps l'Empire commença d'estre reboutte et chasse d'Italie, et que le Pape eust pris plus de reputation en cas du temporel, l'Italie fut divisee en plusieurs estatz : car la plus part des grosses villes prindrent les armes contre leur gentilz hommes, lesquelz premierement par la faveur de l'Empereur les tenoient en oppresse : et l'Eglise en soutenoit d'aucuns pour augmenter son credit en temporel : de quelques autres, leur citoyens s'en firent Seigneurs. Ainsi estant l'Italie venue quasi en la main de l'Eglise, et de quelques Republiques, et n'estant point ces Prestres et autres citoyens apris a manier les armes, ilz commencerent a soudoier des etrangers. Le premier qui donna bruict a cette sorte de faire la guerre ce fut Auberi de Come de la Romaigne, de l'escole duquel descendirent entre autres Bracche et Sforce qui en leurs temps tenoient toute l'Italie a leur discretion : Apres ceux la vindrent tous les autres qui iusques a nostre temps ont este les chefz des armees d'Italie. La fin de si belles prouesses est qu'elle a este courue du Roy Charles, pillee du roy Loüys, forcee du roy Fernand, et villenee des Suisses. L'ordre qu'ilz ont tenu est tel que premierement pour s'acquerir honneur a eux mesmes, ilz l'ont oste aux fanteries : Ilz faisoient cela car n'aiant point de païs et s'avançant par invention, peu gens de pie n'eussent sçeu faire grande faction, d'en norrir beaucoup ilz ne pouvoient, et pource ilz se reduisirent aux gens de cheval, desquelz d'un nombre competant ilz estoient entretenus et honorez, et les matieres estoyent venues en ces termes, qu'en un camp de vingt mille soldars il ne s'en fust pas trouve deux mille de pied. Oultre ce qu'ilz avoient emploie tout leur esprit et diligence pour oster et a eux et a leur gens la peine et la peur, ne se tuant point l'un l'autre a la bataille, mais se prenans prisonniers et sans rançon. Ilz ne tiroient point de nuict ny ceux du camp contre la ville ny ceux de la ville au camp : Ilz ne faisoient point a lentour du camp ny rempar ny fosse. Ilz ne tenoient point les champs en yver, et toutes ces choses la estoient inventees et promises entre eux et observees par leur statutz pour eviter, comme i'ay desia dict, et le travail et le danger : tant y a qu'ilz ont faict l'Ialie serve et villenee comme elle est.  
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        Des soldars qui viennent au secours, des meléz, et des propres. Chap. 13. Les armes qui sont du secours, qui est l'autre sorte d'armes inutiles, c'est quand on appelle quelque potentat lequel avec ses forces nous vienne aider et deffendre comme a fait dernierement Pape Iules lequel voyant le pauvre chef d'euvre qu'avoient faict ses armes soudoiees au siege de Ferrare, se mist a demander secours, et de faict conclut avec Ferrand roy d'Espaigne qu'il le viendroit aider avec ses gens et son armee. Ceste maniere de gensdarmes peut bien estre bonne et prouffitable pour eux mesmes, mais a ceux qui les appellent est tousiours dommageable. Car si on perd, on demoure deffaict, et si on gaigne on demoure leur prisonnier. Et bien que les anciennes histoires soient pleines d'exemples pour cette matiere si est ce que ie ne me veux point partir de cestuy du Pape Iules II. car il est encores frez, duquel l'entreprise pour vouloir avoir Ferrare ne doit pas estre moins consideree, que ce qu'il a fait, se met tant entierement entre les mains d'un etranger : mais sa bonne fortune fit naitre une tierce cause affin qu'il ne portast point la peine d'avoir mal choisi. Car estant son secours rompu a Ravenne et survenans les Suisses qui chasserent ceux qui avoient gaigne contre toute esperance, et de luy et d'un chacun, il advint qu'il ne demoura point prisonnier des ennemis, car ilz avoient este chassez, ny de ceux qui luy avoient porte secours, car ilz avoient gaigne avec autres forces que les siennes. Les Florentins n'aiant assez de gens pour mener la guerre, conduisirent dix mille François a Pise pour la prendre, et par ce parti la ilz se mirent en plus grand danger qu'en quelque autre temps de leur entreprises. L'Empereur de Constantinople pour resister a ses voisins il mit en Grece dix mille Turcs, lesquelz la guerre finie ne s'en voulurent partir, ce qui fut commencement que les infideles subiugurent la Grece. Celuy donc qui veut ne pouvoir point gaigner, se face fort de ses armes la qui sont encores beaucoup plus dangereuses que les soudoiees : car en celles ci la destruction est toute preste, pource qu'elles sont toutes unies et toutes accoustumees d'obeir a un autre qu'a toy. Mais les soudoiees quand bien elles auroient emporte la victoire si elles nous veullent nuire, il faut plus long temps et plus grandes occasions, n'estant point toutes en un corps, et puis qu'elles sont appellees et paiees de nous, envers lesquelles un tiers qu'on aura faict chef ne pourra pas si tost prendre si grande autorite qu'il les puisse tourner a nostre dommage. Bref es armees soudoiees la paresse et lachete a batailler est plus dangereuse, au secours la vaillance et courage. Donc un Prince sage tousiours evitera ces armes et se rengera au siennes mesmes, voulant plus tost perdre avec les siennes, que gaigner avec les etrangeres, estimant cette victoire n'estre point vraye quand on l'aqueste par les forces d'autruy. Ie ne feray point difficulte d'alleguer Cæsar Borge ses œuvres et fais, Borge entra en la Romagne avec les soldars François qui luy estoient venuz au secours, et par leur aide il prist Imole et Furli : mais ne luy estant point avis que telles armes fussent fort seures il se mist en avoir de soudoiees, pensant qu'il y eust moins de danger, et soudoia des Ursins et des Vitelles, lesquelz apres (quand ce venoit a les employer) trouvant doubles, sans foy, et fort perilleux, les cassa, et pensa d'avoir des gens de ses propres païs,et pouvoit on bien facilement voir quelle difference il y avoit entre l'une et l'autre de ces armes. Considere combien il y avoit a dire de sa reputation quand il avoit les François seulement, et quand il avoit les Ursins et Vitelles, et quand il demoura avec ses soldars ne dependant que de luy mesmes, et trouvera on qu'elle est tousiours augmentee, et iamais ne fut beaucoup estime sinon quand un chacun vid qu'il tenoit entierement ses forces en sa main. Ie ne me voulois pas encores partir des exemples Italiens et nouveaux, toutesfois ie ne veux point oublier derriere Hieron de Syracuse estant un de ceux la que i'avois devant nomme. Cestuy cy donc comme i'ay desia dit fut faict chef du camp de ceux de Syracuse. Or conneust il incontinent que cette gendarmerie soudoiee n'estoit point fort proufitable, d'autant que les gouverneurs en estoient fais comme sont les nostres d'Italie, et luy estant bien advis qu'il ne les pouvoit bonnement ny retenir ny casser, il les fit tous tailler en pieces : et par apres il mena guerre de ses propres forces, et non pas etrangeres.Encores veux ie bien remettre en memoire une histoire du viel testament faisant a ce propos : Quand David s'offrit a Saul d'aller combatre Goliath Philistien, qui avoit deffie Saul, pour luy donner courage il l'arma de ses armes lesquelles aussi tost que David eut endossees, il refusa disant qu'il ne s'en pouvoit bien aider, pource qu'il vouloit aller trouver son ennemi avec sa fronde et son glaive. Conclusion, les armes d'autruy ou te cheent du dos ou te pesent trop, ou te serrent fort. Charles VII. pere du Roy Loüys aiant par sa grande fortune et vertu delivre la France des Angloys, il conneust bien qu'il estoit necessaire de se garnir de ses forces, instituant en son roiaume les ordonnances des hommes d'armes, et compagnies des gens de pied. Depuis le roy Loüys son filz abolist ceste la des gens de pied, et commença de soudoier les Suisses : laquelle faute que les autres Roys ont suyvie, est cause (comme on le voit auiourd'huy par experience) des perilz de ce roiaume. Car donnant reputation aux Suisses, il abatardit ses forces, et aneantist sa fanterie obligeant a d'autres ses gens de cheval : pource que estant accoustumez a combatre quantetquant les Suisses il leur est a ceste heure avis qu'ilz ne pourront gaigner s'il ne sont avec eux. De la vient que les François ne sont pas pour les Suisses, et sans eux ilz ne s'essaient point contre les autres. Doncques les ostz des François sont melez en partie d'etrangers soudoiees, en partie de propres, lesquelles armees toutes ensemble sont beaucoup meilleures que les pures etrangeres, ou le simple secours : aussi ne sont elles pas si bonnes que celles qui sont de propres subiectz et gens du païs mesme seulement, et sufise pour ceci l'exemple que i'en ay donne : car le roiaume de France seroit invincible si le bon ordre qu'establist le roy Charles estoit augmente ou continue. Mais le peu de iugement et sagesse qui est aux personnes leur faict commencer une chose, laquelle par sembler estre bonne ne montre point encores son venin, qui est dessoubz cache : comme i'ay devant dict des fiebvres ethiques. Pour ceste cause celuy qui en une Principaute ne congnoist point les dangers et maux sinon quand ilz sont grans, certainement il n'est pas sage : Mais peu de gens ont ceste grace. Et si on veut bien considerer la premiere destruction de l'Empire de Romme on trouvera que c'a este d'avoir soudoie des Goths. Car des ce commencement ilz abastardirent les forces de l'Empire, et toute ceste vertu qui se perdoit de la part des Rommains s'aioustoit a l'endroit des Goths : Somme que si une Principaute n'est bien garnie des propres gensdarmes, iamais ne sera seure, mais est toute dependante de la fortune, n'aiant point autre vertu qui la defende en l'adversite. Mesmes a este tousiours une opinion et dict on des gens sages, qu'il n'y a rien plus incertain, et moins seur que le bruit d'estre puissant et n'estre point fonde en forces propres. Les propres forces sont celles qui sont assemblees de tes subiectz ou citoyens, ou d'autres gens que tu auras faicts : toutes les autres especes sont soudoiees, ou de secours etranger. Et la maniere comment il faut songner pour avoir des propres gensdarmes sera facile a trouver si on discourt les ordres et bons gouvernemens que i'ay dessus nommez, et si on considere comment Philippe pere d'Alexandre le grand, et comme beaucoup d'autres Republiques et Princes se sont fortifiez et armez : Vous remettant a ces institutions la.  
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        L'office d'un Prince au faict de la guerre. Chap. 14.Un Prince donc ne doit avoir autre but ne prendre autre matiere a cœur, que le faict de la guerre, et la discipline militaire. Car c'est la seule science qui touche ceux qui commandent, aiant si grand puissance que non pas seulement elle maintient ceux qui de race sont Princes, mais bien souvent de simple fortune les faict sauter a ce degre : au contraire on voit que quand les Princes se sont plus adonnez aux voluptez, qu'aux armes, ilz ont perdu leurs estatz. Or la principalle chose qui les peut faire perdre c'est ne tenir conte de ceste science, et la cause qui t'en fera gaigner d'autres, c'est d'en faire mestier. François Sforce pour estre vaillant, de simple soldart, il devint Duc de Milan, et ses enfans pour eviter la fascherie et travail des armes de grans seigneurs et Ducz sont devenuz simples gentilz hommes. Car entre les autres maux qui aviennent pour n'estre pas aguerri, c'est un depris de la personne, ce qui est une des grandes infamies de laquelle un Prince se deveroit garder, comme ie diray par apres. D'autant que d'un homme qui est puissant et fort en armes a un qui ne l'est point il n'y a nulle comparaison. Et la raison ne veut pas qu'un bien arme obeisse a celuy qui est desarme, ny qu'un homme nud puisse estre seurement entre ses serviteurs armez. Car aiant d'un coste le dedain, et de l'autre le souspeçon, il n'est possible qu'ilz s'accordent ensemble. Pour ce un Prince qui ne s'entend point au faict de la guerre, outre les autres malheuretes que i'ay desia dictes, iamais ne sera fort estime de ses soldars, ny se pourra fier en eux. Doncques il ne doit iamais oster sa fantasie de cet exercice de la guerre, et s'y doit plus exerciter en temps de pais, que nonpas durant la guerre mesmes. Ce qu'il peut faire en deux sortes, l'un avec l'effect, l'autre avec l'esprit. Quand est des œuvres, outre ce qu'il doit tenir ses gens en bonne discipline et exercice, faut qu'il soit tousiours a la chasse, et par ce moyen aguerrir son corps, et l'endurcir au peines, apprendre aussi la nature et l'assiete des lieux, et congnoistre comment s'eslevent les montaignes, comment les vallees pendent, comment les campaignes sont couchees, sçavoir la nature des rivieres et des marecages, et en cela mettre un grand soing. Ce qui est prouffitable en deux sortes : premierement on apprent a congnoistre son païs, & peut on mieux sçavoir comment il le faut deffendre. Par mesme moyen aiant bien la pratique de ce païsage, il comprendra facilement la situation d'un autre lieu qui luy sera quelque fois necessaire a considerer. Car les vallees, campaignes, et rivieres qui sont (prenez le cas) en la Tuscane, ont quelque ressemblance et certaine affinite avec celles des autres provinces, tellement que la congnoissance du proiet d'un païs faict grand bien a la prattique d'un autre. De maniere que si le Prince deffaut en ceste partie, il n'a pas la premiere et principale vertu que doit avoir un bon Capitaine. Car c'est elle qui enseigne a trouver l'ennemi, se camper et conduire un ost, arrenger les bataillons pour la iournee, prendre l'avantage au siege d'une ville. Entre les louenges que les autheurs attribuent a Philopœmene Prince des Achees, cela estoit en luy que durant la paix il ne s'estudioit d'autre chose sinon qu'aux moyens pour mieux mener la guerre. Et quand il estoit aux champs avec ses amis il s'arrestoit souvent et devisoit avec eux de semblables propos : comme, si les ennemis estoient en ceste montaigne et nous nous trouvissions icy avec nostre camp qui auroit l'avantage, comme y pourroit on aller pour les trouver marchant en bataille ? si nous nous voulions retirer, comment deverions nous faire ? s'ilz se retiroient comment aurions nous a les suyvre ? et leur proposoit au chemin tous les accidens qui peuvent advenir en un camp : il escoutoit leur opinions, il disoit la sienne, la confirmant par raisons : si bien que par ces continuelles disputes et pensees il ne luy pouvoit iamais, en guidant une armee, avenir quelque empeschement auquel il n'y trouvast remede. Quant a l'exercice de l'esprit, un Prince doit lire les histoires, et la dessus considerer les actions des singuliers personnages, veoir comme ilz se sont gouvernez aux guerres, examiner les causes de leur victoire ou defaite, pour fuir les unes et suyvre les autres, et sur toutes choses il doit faire comme quelque excellent du temps passe qui se proposoit d'ensuivre quelque grand homme fort renomme devant luy, aiant tousiours sa vie et croniques aupres de luy, comme on dict qu'Alexandre le grand ensuyvoit Achille : Cæsar, Alexandre, Scipion, Cyre : si bien que lui lira la vie de Cyre escripte de Xenophon recognoistra en lisant apres celle de Scipion combien cest exemple luy apporta d'honneur, et combien Scipion s'est essaie de ressembler a Cyre en chastete, debonnairete, preud'hommie, liberalite, pareillement aux autres choses que Xenophon a escript de luy. Ceste mesme maniere doit garder un Prince sage et ne doit iamais en temps de paix estre oysif : mais faire sa principale profession de ces vertuz, pour s'en pouvoir aider en aversite, affin que quand la fortune tournera le doz elle le trouve prest a resister a sa furie.  
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        Des choses par lesquelles les hommes, et principalement les Princes sont louéz, ou blasméz. Chap. 15.Il reste maintenant a veoir quelz doivent estre les manieres et façons de se gouverner d'un Prince avec ses subiectz et amis. Et pour ce que ie sçay bien que plusieurs autres ont escript de la mesme matiere. Ie doute que moymesmes si i'en escri ie sois estime presumptueux, principalement si ie m'esloingne en traictant de cet article de l'opinion des autres.Mais estant mon intention d'escrire choses prouffitables a ceux qui l'entenderont, il m'a semble plus convenable de suyvre la verite et l'effet que non pas certaines fantasies. Plusieurs se sont imaginez des Republiques et Principautez qui ne furent iamais veues n'y connues pour vraies. Mais il y a autant a dire de la sorte qu'on vit a ceste la selon laquelle on deveroit vivre, que celuy qui laissera ce qui se faict pour cela qui se deveroit faire, il aprent plustost a se destruire qu'a se maintenir. Pource que un qui veut faire entierement profession d'homme de bien, il faut qu'il soit destruict entre tant d'autres qui ne vallent rien. Parainsi il est necessaire a un Prince qui se veut entretenir, qu'il apreigne a pouvoir estre bon et mauvais, et l'user et n'en user pas selon les affaires. Laissant donc a part les choses qu'on peut imaginer pour un Prince, et discourant celles qui sont vraies : ie di que quand on parle des hommes, et principalement des princes, pour estre plus souverains, on les congnoist par une de ces qualitez qui leur aporte ou blasme ou louange : c'est a dire que quelcun sera tenu liberal, un autre chiche (usant d'un terme Tuscan, car avaricieux en nostre langue signifie celuy qui par larcin veut en avoir : nous appellons celuy la chiche qui s'espargne trop de dependre le sien) quelcun sera estime, quelcun ravisseur, quelqu'autre cruel, quelqu'autre pitoyable, l'un trompeur, l'autre homme de parole, l'un effemine et de lasche courage, l'autre hardi et courageux, l'un glorieux, l'autre humble, l'un paillard, l'autre chaste, l'un entier et rond, l'autre fin et ruze, l'un opiniatre, l'autre doulx et facile, l'un grave, l'autre legier, l'un de bonne foy, l'autre de nulle, et pareillement des autres. Ie sçay bien qu'un chacun confessera que ce seroit une chose treslouable, qu'un Prince se trouvast aiant de toutes les susdictes natures celles qui sont tenues les meilleures : mais pource qu'elles ne se peuvent toutes avoir, ny entierement garder, a cause que la condition humaine ne le porte pas, il luy est besoing qu'il soit sage iusques la, qu'il sçache eviter l'infamie de ces vices qui luy seroient cause de perdre ses estats, et de ceux qui ne luy osteroient point, qu'il s'engarde s'il est possible : mais s'il ne peut, il n'y a pas si grand respect ny danger de les laisser passer, mesmes qu'il ne se soucie pas d'encourir le blasme de ces vices, sans lequelz il ne peut aisement sauver ses estats. Car si on regarde bien a tout on trouvera des choses qui semblent estre vertu, lesquelles si on pratique ce sera la ruine. Et quelqu'autre qui semble estre vice, mais a la fin la seurete et la commodite en viennent.  
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        De la liberalité et chicheté Chap. 16.Pour commencer doncques a ces qualitez que i'ay premierement nommees, c'est bien le meilleur d'estre tenu liberal : toutesfois la liberalite emploiee de sorte que tu en sois craint te nuit, si elle est vertueuse et comme on en doit user elle ne sera pas connue, et l'infamie de son contraire ne cherra point sur toy, et pource a se vouloir maintenir entre les hommes le nom de liberal, est bien requis de n'oublier aucune sorte de magnificence. Si bien qu'un Prince de ceste nature consumera en semblables choses tout son bien, et sur la fin il sera contraint s'il se veut maintenir le nom de liberal de grever et fouller son peuple extraordinairement, et chercher les confisquations, et piller ce qui pourra pour recouvrer argent. Ce qui commence a le faire haïr des subiectz, et d'estre en petite estime d'un chacun, puis qu'il devient pauvre. En sorte qu'aiant avec sa liberalite offense plusieurs, et donne a peu : il sentira le premier dommage et sera en grand branle au premier danger, s'il le congnoist et qu'il s'en veuille retirer, il encourra le bruit d'estre chiche. Un Prince donc ne pouvant user de ceste vertu d'estre liberal, tellement qu'elle soit connue sans son dommage, doit, s'il est sage, ne se soucier point beaucoup du nom de chiche, car avecques le temps il en sera plus estime liberal voiant que par son espargne son revenu luy suffist. Il se peut deffendre de qui luy faict guerre, il peut faire entreprises sans grever son peuple, tellement qu'il use de sa liberalite vers tous ceux ausquelz il n'oste point, qui sont infinis : mais la chichete devers tous ceux auquelz il ne donne point, qui sont peu. De nostre temps nous n'avons pas veu faire grans choses sinon que a ceux lesquelz on estimoit chiches, tous les autres ont este ruinez. Pape Iules II. apres qu'il se fust servi du nom de liberal pour parvenir a la Papaute, il ne se soucia pas apres grandement de le maintenir, pour avoir le moyen de faire la guerre au Roy de France. Et a mene plusieurs guerres sans mettre une imposition extraordinaire. Car les despences superflues il a fournies de son espargne qu'il faisoit de longue main.Le roy d'Espaigne qui est a present s'il eust este estime liberal, il n'auroit pas tant faict, et ne seroit pas venu au bout de ses entreprises : pourtant un Prince pour n'avoir point d'occasion de piller ses subiectz, pour avoir moyen de se deffendre, pour ne devenir point pauvre et meprise, pour n'estre point contraint de ravir et forcer, il doit faire peu de cas d'estre appelle chiche, car c'est un de ces vices qui le font regner. Et si quelcun disoit que Iules Cæsar par sa liberalite est parvenu a l'Empire, et plusieurs autres pour avoir este de faict et en l'estime de magnifiques sont montez a tresgrans estatz. Ie respon ou que tu es Prince desia tout faict, ou que tu es en chemin pour le devenir : Au premier cas ceste liberalite ne vaut rien : Au second il est besoing d'estre estime liberal. Cæsar donc estoit un de ceux la qui vouloient parvenir a la Principaute de Romme : mais si apres estre parvenu il eust survescu long temps, et ne se fusse point retire de ces grandes depences, il eust destruit cet empire. Si on me replique que beaucoup de Princes ont faict grandes choses au faict de la guerre qui furent estimez tresmagnifiques, ie respondray que le Prince depend ou du sien et de celuy de ses subietz, ou de l'autruy. Au premier cas, il doit estre chiche. Au second point, il ne doit rien oublier de magnificence a faire. Comme ce Prince la qui conduict un camp qui se paist de pillage, de sacs de ville, de rançons, et iouit du bien d'autruy, ceste liberalite luy sert beaucoup, autrement il ne seroit pas suyvi des soldars. Car de ce qui n'est pas a toy ou a tes soldars tu en peus faire large courroie, comme a faict Cyre, Cæsar, et Alexandre. Car de prendre de l'autruy, ne t'oste pas la bonne renommee, ains t'en faict de nouvelle. Il n'y a que dependre du tien qui te nuise n'y aiant chose au monde qui se consume elle mesmes, tant que la liberalite. Laquelle pendant que tu emploies, tu pers le moyen d'en plus user, et deviens ou pauvre ou contemne, ou pour fuir la pauvrete tu commences d'estre pillart et hay. Or sur toutes les choses desquelles un Prince se doit bien garder c'est d'estre hay et deprise, et la liberalite conduict a ces deux points. Parainsi c'est plus sagement avise d'estre appelle chiche qui t'engendre une petite infamie, sans hayne, que pour vouloir maintenir le nom de liberal, encourir necessairement celuy de pillart, qui te causera une hayne et infamie.  
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        De la cruaulté et misericorde, et s'il vaut mieux estre aimé que craint Chap. 17. Descendant aux autres qualitez dessus nommees ie di que chasque Prince doit grandement souhayter d'estre tenu pitoyable et non pas cruel : neantmoins il se doit bien prendre garde de n'appliquer point mal ceste misericorde. Cæsar Borge fut estime cruel, et toutesfois sa cruaute a redresse toute la Romaigne, l'a unie et reduitte en paix, et fidelite. Ce que bien considere il se trouverra estre beaucoup plus pitoiable que non pas le peuple Florentin qui pour eviter le nom de cruaute laissa destruire Pistoie. Un Prince donc ne se doit point soucier de la renommee de la cruaute pour tenir tous ses subiectz en union et obeissance. Car avec bien peu de graces et misericordes tu seras estime plus clement que ceux qui pour estre trop misericordieux et doulx laissent ensuyvre desordres et debaux, desquelz naissent meurdres, et rapines, qui font mal entierement a tous : mais les punitions que faict le Prince ne nuisent sinon qu'a un particulier. Entre autres a un Prince nouveau il est impossible d'eviter le nom de cruel, pource que les nouveaux estatz sont fort perilleux. Et de la Virgile par la bouche de Didon excuse la cruaute dont elle usoit en son roiaume, d'autant qu'il estoit nouveau, disant, Le dure besoing ioint a la nouveaute Du regne mien me contraint d'entreprendre Garnir de gens au large tout coste De mon païs, pour la marche deffendre.Toutesfois il ne doit pas croire de leger ny se colerer si tost n'y s'efaroucher soi mesme, ains s'y porter d'une maniere attrempee, avec sagesse et humanite de peur que trop de confiance ne le face mal songneux, et trop de defiance ne le rende insupportable. La dessus on pourroit faire une question s'il est meilleur d'estre aime ou craint, ou au contraire. Ie respons qu'il fauldroit estre et l'un et l'autre : Mais pource qu'il est bien difficile qu'il soient ensemble, il est beaucoup plus seur de se faire craindre, que non pas aimer, s'il faut qu'il n'y ait seulement que l'un des deux. Car on peut dire generalement une chose de tous les hommes, qu'ilz sont ingratz, changeurs, deguiseurs, feignant le danger, desirans de gaigner, ausquelz ce pendant que tu fais du bien ilz sont tous a toy, ilz t'offrent le sang et les biens, la vie et les enfans, comme i'ay dessus dict, quand il n'en est pas besoing, mais quand l'affaire presse ilz se revoltent. Donc le Prince se ruine qui se fonde seulement sur leur parolle, se trouvant tout nud des autres appareilz. Car les amitiez qui s'acquierent avec argent, et non par avoir le cœur noble et hautain, elles se meritent bien, mais on ne les tient pas, et au besoing on ne les peut emploier : d'autant que les hommes n'ont pas si grand respect d'offencer un homme qui se face aimer qu'un autre qui se face craindre : car l'amitie est tenue par un lien d'obligations lequel (d'autant que les hommes sont meschants) la ou l'occasion s'offrira de proffit particulier il est rompu. Mais la crainte est tenue d'une peur de peine, qui ne faut iamais. Neantmoins le Prince se doit faire craindre en sorte que s'il n'aquiert point l'amitie, pour le moins qu'il fuie l'inimitie : car il peut bien avoir tous les deux ensemble, d'estre craint, et n'estre point hay, ce qui aviendra tousiours s'il se garde de prendre les biens et richesses de ses citoyens et subiectz, et leur femmes. Et quand bien il seroit force de proceder contre le sang de quelcun, ne le faire point sans l'ouir en ses iustifications convenables, ny sans forme de procez : mais sur toutes choses s'abstenir du bien d'autruy, car les hommes oublient plustost la mort de leur pere, que la perte de leur patrimoine. D'avantage les occasions ne faillent iamais pour oster le bien d'autruy, et celuy qui a commence de vivre de pillage trouve de nouvelles occasions pour occuper le bien des autres, mais d'autre coste on n'en a pas si tost pour les faire mourir. Or quand un Prince conduict un camp, gouvernant une grande compaignie de soldars, lors il ne se faut nullement du monde se soucier du nom de cruel : car sans ce nom un exercite n'est point bien renge ny appareille a faire quelque faction. Entre les esmerveillables choses qu'a faict Annibal, on conte ceste ci qu'aiant un exercite fort gros mesle d'infinies nations, conduict a combatre en païs estranger, il ne se leva iamais une seule dissension, ny entre eux, ny contre leur Prince, autant en mauvaise, comme en bonne fortune, ce qui ne procedoit d'autre chose que de ceste inhumaine cruaulte, laquelle ensemble avec infinies autres vertuz l'a tousiours rendu devant ses soldars venerable et terrible, et sans laquelle les autres vertuz n'eussent pas este suffisantes a faire ces choses qu'il a faittes. Duquel ceux qui escrivent sans y bien regarder de pres s'esmerveillent de ce qu'il a faict d'un coste, et de l'autre ilz accusent et condannent ce qui en a este la principale cause. Et qu'il soit vray que les autres vertuz n'estoient pas suffisantes, on le peut facilement considerer par l'exemple de Scipion homme tresrare non seulement de sa memoire, mais aussi de tout temps qu'on sçache, toutesfois ses gens se rebellerent contre luy en Espaigne, ce qui n'avint d'autre chose que de ce qu'il estoit trop doulx et pitoiable, aiant donne a ses soldars plus de liberte et licence qu'il n'en falloit pour la discipline de guerre. Ce qui luy fut reproche en plain Senat par Fabie Maxime, l'appellant corrupteur de la gendarmerie Romaine, mesmes que Les Locrois aians este pillez et destruitz par un Lieutenant de Scipion n'en furent point vengez, ny le mauvais gouvernement de ce lieutenant corrige par luy, tout cela procedant de sa nature facille et trop bonne : tellement que le voulant quelcun excuser envers le Senat dict qu'il y avoit plusieurs gens qui sçavoient beaucoup mieux ne faillir point, que corriger les fautes d'autruy. Si bien que cette nature eust avecq' le temps gaste la renommee et gloire de Scipion, s'il l'eust tousiours pratiquee estant capitaine, mais vivant soubz le gouvernement du Senat telle qualite dommageable non seulement se cacha, mais luy tourna en plus grande louange. Retournant doncques a ce que ie disois d'estre craint et aime, ie conclus que puis que les hommes aiment selon leur fantasie, et craignent a la discretion du Prince, un Prince sage et bien avise se doit fonder sur ce qui est propre a luy, et non par sur ce qui est propre aux autres : il se doit seulement estudier a n'estre point hay comme i'ay dict.  
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        Comme les Princes doivent garder leur foy Chap. 18.Chacun entend assez qu'il est fort louable a un Prince de maintenir sa foy, et vivre entierement, et non point par finesses et tromperies. Neantmoins on voit par experience de nostre temps, que ces Princes se sont faits grands qui n'ont pas tenu grand conte de leur foy, et qui ont sceu finement aveugler l'esprit des hommes lesquelz a la fin ilz ont gaigne et passe ceux la qui se sont fondez sur la loiaute. Il fault donc sçavoir qu'il y a deux manieres de combatre, l'une par les lois, l'autre par les armes : C'este premiere sorte est humaine, la seconde est bestiale,mais d'autant que la premiere bien souvent ne suffist pas, il faut recourir a la seconde : pource est il necessaire a un Prince de sçavoir bien pratiquer la beste et l'homme.C'este reigle fut enseignee aux Princes couvertement par les anciens autheurs, qui escrivent comme Achille, et plusieurs autres filz de grands seigneurs du temps passe furent donnez a nourrir a Chiron Centaure qui les aprist soubz sa bonne doctrine.Ce qui n'est a dire autre chose sinon qu'ilz ont eu pour gouverneur un demi beste et demi hommme, et qu'il faut qu'un Prince sçache user l'une et l'autre nature, et que l'une sans l'autre n'est pas durable. Puis donc qu'un Prince doit bien user de nature bestiale, il en doit choisir le regnard et le lyon, car le lyon ne se peut defendre des retz, le regnard des loups, il faut donc estre regnard pour congnoistre les filez, et lyon pour faire peur aux loups, car ceux qui simplement veulent faire des lyons il n'y entendent rien. Par tant un sage seigneur ne peut garder sa foy si ceste observance luy tourne a rebours, et que les causes qui l'ont faict promettre soient estaintes.Dautant que si les hommes estoient tous gens de bien mon precepte seroit nul, mais pource qu'il y en a de meschans, et qu'ilz ne te la garderont pas, tu ne leur dois pas aussi tenir. Surquoy iamais tu n'auras faute d'excuses suffisantes pour coulourer cela que tu ne leur a pas tenu : et sen pourroit alleguer infinis exemples du temps present, monstrans combien de paix, combien de promesses ont este faictes en vain, et mises en neant par l'infidelite des Princes, et qu'a celuy qui a mieux sceu faire le regnard, il luy est mieux pris. Mais il est besoing de sçavoir bien cacher et couvrir ceste nature, bien faindre et deguiser : car les hommes sont tant simples, et obeissent si bien a la necessite, et aux affaires presents, que celuy qui veut abuser trouvera tousiours quelcun qui se laissera tromper. Ie ne veux pas d'entre les exemples nouveaux en laisser passer un. Alexandre VI. ne fit iamais rien que piper le monde, et iamais ne pensa d'autre chose, trouvant subiect propre a ce faire : onques homme n'eust plus grande efficace pour asseurer quelque cas, et qui affermast avec plus grans iuremens, mais qui moins l'observast : et toutesfois ces trousses luy vindrent tousiours a soubhait, d'autant qu'il entendoit ce point. Il n'est pas donc necessaire a un Prince d'avoir toutes ces qualitez dessus nommees, mais il faut bien qu'il face monstre de les avoir : encores osera il bien dire cela que s'il les a, et s'il les observe tousiours elles luy porteront dommage : Mais faisant beau semblant de les avoir, alors elles sont proffitables comme de sembler estre pitoiable, fidele, devotieux, humain, vertueux, et de l'estre aussi, mais arrester son esprit a cela que s'il le faut estre on le soit, et qu'on sçache bien aussi user du contraire. Faut aussi noter qu'un Prince mesmes quand il est nouveau il ne peut bonnement garder toutes ces conditions, par lesquelles les hommes sont estimez de bien : pource qu'il est souvent contraint pour maintenir ses estatz de se gouverner contre la foy, contre la charite, contre l'humanite, et contre la religion. Pourtant il faut qu'il aye un entendement prest a tourner selon que le vent et changement de fortune luy commandera, et (comme i'ay desia dict) faire tousiours bien s'il peut, mais sçavoir entrer au mal quand il en sera contraint. Il doit aussi bien songneusement prendre garde qu'il ne luy sorte de la bouche propos qui ne soit plain des cinq complexions que i'ay dessus nommees, et qu'il ne semble a l'ouir parler et veoir autre chose que toute misericorde, toute fidelite, toute bonte, toute debonnairete, et toute religion : desquelles il n'y rien plus necessaire pour sembler avoir les autres, que la religion. Car les hommes en general iugent plustost aux yeux qu'aux mains : d'autant qu'un chacun peut voir facilement, mais congnoistre bien peu, tout le monde voit bien ce que tu sembles par dehors, mais bien peu sçavent ce qu'il y a dedans, et ces peu la n'osent contredire a l'opinion de plusieurs, qui ont de leur coste la maieste du royaume qui les defend. Pource que aux actions et de tous les hommes, et singulierement des Princes, desquelles on ne peut appeller a quelque autre iuge, on regarde voluntiers quelle a este l'issue. Qu'un Prince donc face son but de vivre et maintenir ses estatz, les moyens seront tousiours estimez honorables, et louez d'un chacun. Pource que le vulgaire ne iuge que de ce qu'il voit, et de ce qui advient : or en ce monde il n'y a que le vulgaire : car le petit nombre a lieu quand le plus grand nombre n'a pas sur quoy s'apuier et soustenir. Un Prince de nostre temps, lequel n'est besoing de nommer, ne chante d'autre chose que de paix et de foy, lesquelles s'il eust bien garde il eust souvent perdu ses estatz et sa reputation.  
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        Qu'on se doit garder d'estre mesprisé ou hay Chap. 19.Mais touchant les qualitez desquelles i'ay ci dessus faict mention, pource que ie n'ay parle que des plus apparentes, ie veux bien discourir aussi les autres brevement, soubz ceste generalite que le Prince doit penser, comme i'ay par devant dit, en partie de fuir ces choses qui le font tomber en haine ou en peu de conte. Et toutes et quantes fois qu'il ne faudra point en cest endroict il aura bien besongne, et ne se trouvera en danger des autres infamies. Sur toutes choses ce qui le faict plus hayr c'est de piller les biens, et prendre a force les femmes de ses subiectz, de quoy il se doit engarder. Car quand on n'oste point aux hommes en general ny biens ny honneur ilz vivent contens, et n'y a plus a faire qu'a combatre l'ambition de peu de gens, laquelle facilement et en plusieurs sortes on peut abattre. Mais d'estre estime variable, leger, effemine, de peu de courage, et sans resolution le fait depriser c'est ce qu'un Prince doit fuir comme un rocher en mer, et s'efforcer qu'en ces fais on y reconnoisse une certaine grandeur, magnanimite, gravite, force : et envers les plus gros qui n'auront point de subiectz vouloir sa sentence estre irrevocable et se maintenir en telle opinion que personne ne pense le tromper ny abuser. Le prince qui donnera ceste estime de sa personne s'aquerra grande reputation : et contre celuy qui est en grande reputation on ne se bande pas facilement, et ne l'assaut on pas si de leger, pour le moins si on congnoist qu'il soit excellent et redoute des siens. Car un Prince doit avoir peur de deux costez, l'un au dedans a cause de ses subiectz, l'autre dehors, a raison des potentaz estranges, desquelz il se defendra par force d'armes et de ses bons amis : et s'il est puissant en armes il aura tousiours bons amis :et les affaires des subiectz seront asseurees, si celles des estrangers le sont, si d'avanture elles n'estoient troublees par quelque trahison : et quand bien les estrangers se voudroient remuer, s'il a ordonne son cas et vescu comme i'ay dit, il soustiendra tousiours (s'il ne s'abandonne luy mesmes) tout le heurt et alarme, comme l'on raconte que feit Nabide de Sparte.Mais quant a ses subiectz, si les affaires du dehors ne se remuent, il doit craindre qu'liz ne coniurent secretement : de quoy un Prince s'asseurera, s'il ne se faict point hayr ny mepriser, et si le peuple se tient content de luy tellement qu'il est force qu'il en advienne comme i'ay dict une fois plus amplement. Or un des plus certains remedes qu'ait un Prince contre les coniurations, c'est de n'estre point hay ny meprise du populaire : pource que voluntiers celuy qui brasse la conspiration estime qu'il contentera le peuple par la mort du Prince, mais s'il pensoit l'offencer il n'auroit pas le courage de l'entreprendre. Car ceux qui pratiquent une trahison ont infinis empeschemens : qu'il ne soit ainsi nous voions par experience que de plusieurs coniurations qui se sont menees bien peu ont este mises a chef : veu qu'un homme ne coniurera pas tout seul, quant est de s'acompagner, il ne sçauroit sinon de ceux qu'il croit estre malcontens, or soudain que vous avez decele vostre fantasie a un qui est malcontent, vous luy donnez occasion de se contenter, d'autant que s'il vous decouvre il gaignera ce qu'il luy plaira. De sorte que voiant le gain asseure de ce coste, de l'autre incertain et perilleux, il faut bien ou qu'il te soit ami singulier, ou ennemi obstine du Prince, pour te garder la foy. Pour reduire donc la chose en peu de parolles, de la part de celuy qui coniure ce n'est que toute peur, soupeçon, crainte de la peine qui l'epouvente : mais pour le Prince vous avez la maieste de la Principaute, les lois, la deffence des amis, et de ses estatz, qui le gardent, tellement que cela ioint a la bienveillance du populaire, il est impossible qu'aucun soit si temeraire de coniurer. Car ordinairement si un qui conspire se doute de quelque infortune devant qu'il ait faict le coup, il le doit encore plus craindre, apres que le trouble est advenu, et qu'il a le peuple ennemi, ne pouvant par ce moyen trouver lieu de sauvegarde. Sur ceste matiere ie pourrois alleguer infinis exemples, mais ie me veux contenter d'un seulement, qui advint du temps de noz peres. Messire Annibal Bentivoille peregrand de messire Annibal qui est de present, estoit seigneur de Boulongne, et fut tue des Cannesques qui conspirerent contre luy, ne laissant aucun hoir de son corps que messire Iehan qui estoit au berceau : incontinent apres ce meurtre la commune s'emeut, et tua tous les Cannesques, ce qui procedoit de l'amitie des personnes que la maison des Bentivoilles s'estoit gaignee pour lors. Laquelle fut si grande que n'estant demoure personne qui peust apres la mort d'Annibal gouverner le peuple, mais aiant quelque advertissement qu'il y avoit en Florence un de la race des Bentivoilles, estime iusque a lors filz d'un mareschal, les Boulongnois envoierent le querir a Florence et luy donnerent le gouvernement de Boulongne : lequel il mania tant que Messire Iehan parvint en age pour estre Prince luy mesmes. Somme que le Prince ne doit pas avoir grand peur des coniurations, pourveu que le peuple luy soit ami : mais s'il ne l'aime point il se doit craindre d'un chacun, et de toutes occasions. Aussi les païs bien regiz et les princes sages ont tousiours par toutes matieres mis leur esprit de ne faire point cheoir les grands en desespoir et de satisfaire au peuple et le rendre content, a raison que c'est un des plus pressez affaires et de consequence qu'ait un Prince. Le royaume de France est un des bien ordonnez que l'on sçache de nostre temps, auquel on trouvera infinies bonnes constitutions dont depend la seure liberte du Roy, desquelles la premiere est le Parlement et son authorite. Car celuy qui establist la forme du gouvernement de ce royaume, congnoissant l'ambition des plus gros, et leur outrecuidance, estimant estre necessaire d'avoir quelque frein qui les bridast, d'autre part avisant la haine que la commune portoit aux plus puissans estre fondee sur la peur qu'elle avoit d'eux, la voulant asseurer, il ne feit pas que le roy prendroit ceste charge particuliere, pour le delivrer de la facherie qu'il pourroit avoir avec les grands seigneurs, soulageant le populaire, ou avec le menu peuple favorisant les gentilz hommes : pource il y constitua un iuge tiers, lequel, sans que le roy s'en empeschast abbaisseroit les plus grans, et souleveroit les plus petis : or ne peut il inventer un meilleur moyen qui fust la plus grande occasion de la seurete du Roy et du royaume. De quoy se tirera un tresbon advertissement : que les Princes doivent laisser exercer par les autres les charges facheuses, mais les favorables et gratieuses ilz les doivent exercer eux mesmes. Ie conclu de rechef qu'un Prince doit faire cas des plus gros, mais non pourtant se laisser hayr du peuple. Il semblera peut estre a quelques uns que si on considere bien le cours de la vie et la mort de plusieurs Empereurs de Romme que leurs exemples se trouveront contraires a ceste mienne opinion, m'allegant quelcun avoir vescu tousiours d'une grande vertu de courage neantmoins ou bien auroit perdu l'Empire, ou seroit tue de ses gens par coniuration.Doncques pour bien respondre a ces doutes ie discourray un peu sur la qualite d'aucuns Empereurs dechiffrant les causes de leur ruine, qui ne sont pas fort differentes a ce que i'ay devant dict, proposant a ceux qui lisent les histoires de ces temps a considerer en partie les affaires notables : Sur quoy me suffise de prendre tous ces Empereurs qui furent depuis Marc le philosophe iusques a Maximin, ceux la furent Marc, Commode son filz, Pertinax, Iulian, Severe, Antonin Caracalle son filz, Macrin, Heliogabale, Alexandre, et Maximin. Premierement convient noter veu qu'aux autres Principautez il faut seulement combatre la convoitise des plus grands et l'emeute du peuple, les Empereurs Romains avoient une tierce difficulte, de suporter l'avarice et cruaute des soldars, chose facheuse d'endurer, aussi fut elle cause de la destruction de plusieurs, estant bien malaise de contenter les soldars et le peuple. A raison que le peuple aime le repos et la paix, aussi aime il les Princes modestes, et les soldars aiment un Prince qui ait le courage a la guerre, qui soit insolent, cruel, et ravisseur, lesquelles qualitez ilz vouloient qu'ilz exerçeast contre le peuple pour avoir doubles gages, et souler leur avarice et cruaute. Dela vint que les Empereurs qui par nature, ou d'art n'avoient telle reputation qu'ilz peussent tenir l'un et l'autre en bride, tousiours prouffitoient de mal en pis : et la plus grand part d'eux, principalement ceux qui comme nouveaux hommes venoient a l'Empire, apres avoir conneu les difficultez de ces diverses humeurs ilz se tournoient a contenter les soldars, ne tenant pas grand conte de mal traiter le peuple, ce qui leur estoit force. Car ne pouvant les Princes faillir qu'ilz ne soient hays de quelcun, ilz doivent premierement mettre peine de n'estre point hays en general d'un chacun, et s'ilz ne le peuvent faire cela, pour le moins ilz se doivent estudier en toutes manieres d'eviter l'inimite de ceux qui sont les plus puissans. Au moyen de quoy les Empereurs qui pour leur nouveaute avoient besoing de faveurs extraordinaires estoient plus voluntiers du parti des soldars que de la commune. Ce qui neantmoins leur tournoit a bien, aucunefois a mal, selon que le Prince sçavoit bien se maintenir en bonne reputation avec eux. Pource est il que Marc, Pertinax, et Alexandre tous de vie modeste, amateurs de la iustice, ennemis de cruaute, humains et, courtois, eurent tous piteuse fin, excepte Marc qui vescut et mourut fort honorablement. Car il vint a l'Empire par heritage et succession ne le recongnoissant ny des gendarmes ny du peuple : Outre ce qu'il estoit acompagne de plusieurs vertus qui le faisoyent venerable, et a tenu tout du long de sa vie un parti et l'autre sans passer les bornes, et ne fut iamais hay ny deprise. Mais Pertinaux fut fait Empereur contre la voulunte des soldars, lesquels estans accoustumez de vivre a la bandon soubz Commode ne pouvoyent endurer cette vie honeste, a laquelle Pertinax les vouloit reduire : et de la aiant conceu haïne contre luy, et a cete haïne aioute un contemnement, d'autant qu'il estoit vieil, il fut ruine tout au commencement de son Empire. Sur ce passage faut noter que la haine s'aquiert autant par les bonnes œuvres que par les mechantes : et pource, comme i'ay dict dessus, si le Prince veut maintenir ses estats, il est souvent contraint a faire du mal. Car quant ceste communaute, ou du peuple, ou des gensdarmes, ou des grans, quelz qui soient, desquelz on estime avoir affaire pour se maintenir, est une fois corrompue il faut suyvre son trein et luy satisfaire, alors les bonnes œuvres ne sont pas les meilleures. Mais parlons d'Alexandre, lequel fut d'une si grande bonte, qu'entre les autres louenges qu'on luy attribue, ceste la en est, qu'un xiiij. ans qu'il a tenu l'Empire il ne feit onques mourir personne sans bonne iustice : neantmoins d'autant qu'il avoit la renommee d'estre effemine, et homme qui se laissast gouverner par sa mere il vint en mespris si bien que l'exercite conspira contre luy, et le tua. Au contraire discourant les qualitez de Commode, Severe, Antonin Caracalle, et de Maximin vous les trouverrez avoir este fort cruelz, et pillars : car pour contenter les gensdarmes, ilz n'oublierent pas une sorte d'iniures et d'outrages qui se peut exercer contre le peuple : aussi tous hors mis Severe eurent malheureuse issue : d'autant que Severe estoit de si grande vertu, que aiant gaigne les cœurs des soldars, encores que le peuple fust fort tourmente de luy, si peut il bien regner heureusement. Car ses excellences et perfections le rendoient tant emerveillable devant les soldars et peuples, que les uns demouroient d'une certaine maniere estonnez, et les autres obeissants et satisfais : or pource que ses fais ont este bien fort grans pour un Prince nouveau, ie veux monstrer brevement, comment il a bien sceu pratiquer la personne du lyon et du regnard, lesquelles natures ie dy comme dessus qu'il faut qu'un Prince sçache bien contrefaire. Connoissant Severe la nonchallance de Iulian qui estoit Empereur il mist en fantasie de l'ost duquel il estoit Capitaine en Sclavonie qu'il estoit bon d'aller a Romme venger la mort de Pertinax, lequel avoit este tue de la garde Imperiale : et soubz ceste couleur sans faire semblant de pretendre a l'Empire, feit marcher son armee vers Romme, arrivant en Italie devant qu'on sceust qu'il fust parti. Apres estre de retour a Romme il fut esleu Empereur du Senat par crainte, et feit tuer Iulian. Il luy restoit doncques apres tel commencement deux difficultez pour se vouloir faire seigneur de tout, l'une en Asie, ou Niger lieutenant en chef des legions Asiatiques s'estoit faict apeller Empereur, l'autre en Ponent contre Albin lesquel se vouloit aussi faire Empereur. Et pource qu'il voyoit bien que c'estoit une chose fort dangereuse de se declarer ennemi a tous deux, il se delibera d'assaillir Niger et de tromper Albin, auquel il escrivit comme aiant este esleu Empereur par le Senat il luy vouloit communiquer ceste dignite, et de faict luy presenta le tiltre de Cesar, et par deliberation du Senat le fit son compaignon d'Empire, ce qui fut accepte comme veritable par Albin. Mais apres que Severe eust emporte la victoire et faict mourir Niger, et apaise les affaires Orientales, apres estre de retour a Romme, il se complaignist en plain Senat d'Albin, lequel comme recongnoissant bien mal les plaisirs receux de luy avoit marchande a le faire tuer en trahison. Et pourautant il estoit contraint d'aller punir son ingratitude. Depuis il le fut trouver iusques en Gaule, et luy osta la vie et le gouvernement. Qui doncques droitement examinera ses œuvres il trouvera qu'il fut un courageux lyon et un fin regnard, et le connoistra s'estre faict craindre et reverer d'un chacun, sans avoir este hay des gens de guerre, et ne s'emerveillera point si luy estant de basse condition a peu tenir un si puissant Empire : car sa tresgrande reputation l'a tousiours defendu de la haine que le peuple eust peu concevoir contre luy pour ses pilleries. Antonin son filz estoit aussi un excellent personnage, et avoit en soy des perfections singulieres qui le rendoient emerveillable envers son peuple, et agreable a ses soldars : car il estoit homme de guerre, endurant tout travail, ne tenant conte des viandes delicates ny d'autres voluptez et mignardise, ce qui le faisoit aimer de tout son camp. Neantmoins sa cruaute fut si terrible, qu'aiant apres beaucoup d'executions particulieres faict mourir grande partie du peuple de Romme, et tout celuy d'Alexandrie il devint en haine a un chacun, et commença d'estre craint de ceux la mesmes qui estoient entour de luy, en sorte qu'il fust tue par un centenier tout au beau meillieu de son camp. Et sur ce point il faut noter que les meurdres semblables a cestuy ci, qui viennent ainsi de cœur de quelcun qui l'a pourpense de longue main et se l'a mis en sa teste ne se peuvent eviter d'un Prince : car un simple homme auquel il ne chaut de mourir le peut bien mettre a chef. Mais un Prince doit bien craindre moindres choses que cela, car on n'en voit gueres avenir : seulement il doit bien prendre garde de ne faire grandes iniures a nul de ceux desquelz il se sert, et qui sont autour de sa personne, ou au maniement de ses affaires : comme avoit faict Antonin qui avoit outrageusement faict mourir un frere du centenier, et le menassoit tous les iours, et toutesfois il le tenoit a la garde de son corps : ce qui estoit une grande faute assez pour le ruiner comme il avint. Mais venons a Commode, qui pouvoit facilement tenir l'Empire, d'autant qu'il l'avoit par succession estant filz de Marc, et luy suffisoit d'ensuivre le chemin de son pere, car s'il l'eust faict il eust contente et le peuple et les soldars : toutesfois estant d'un esprit cruel et bestial, affin qu'il peust assouvir sa pillerie sur le peuple il commençea d'entretenir les exercites, et leur donner licence. D'autre part ne tenant point bien son reng, car il descendoit souvent aux echaffaux a combatre contre les escrimeurs, et faisoit autres choses fort villaines, et indignes de la maieste Imperiale, il devint abiet et de peu de conte envers ses soldars, de sorte qu'estant hay d'une part et deprise de l'autre par coniuration il fut tue. Il reste maintenant a conter la sorte de Maximin, qui fut homme fort vaillant, et pource que les soldars estoient las et fachez de la mignardise d'Alexandre, duquel i'ay parci devant discouru, apres sa mort ilz eleurent Maximin Empereur, mais il ne le fut pas longuement, car deux choses le feirent hayr et depriser, l'une d'autant qu'il estoit de basse condition, aiant autresfois garde les brebis en Thrace, ce qui estoit assez par tout notoire, et le mettoit en grand dedain envers un chacun. L'autre estoit qu'aiant au commencement de sa Principaute differe d'aller a Rome, et entrer en possession du siege Imperial, il avoit donne l'opinion a chacun d'estre merveilleusement cruel, aiant par ses Lieutenans a Rome, et en autres lieux de l'Empire faict exercer grandes cruautez : tellement qu'estant tout le monde fort indigne pour la villenie de sa lignee, d'autre coste le hayssant pour crainte de sa cruaute. Premierement l'Afrique, apres le Senat, avec tout le peuple de Rome, et toute l'Italie conspira contre luy, tellement que son camp mesmes assiegeant Aquilee, et trouvant qu'il y avoit de l'affaire a la prendre, estant fache de la cruaute de l'Empereur, et le craignant moins pource qu'il avoit tant d'ennemis, le tua. Ie ne veux point parler ne d'Heliogabale, ne de Macrin, ne de Iulian, lesquelz pour estre du tout infimes furent aussi tost aneantis. Mais ie viendray a la conclusion de ce discours, disant que les Princes de nostre temps n'ont point ceste grande difficulte, de contenter extraordinairement les gens de guerre en leur gouvernement : car nonobstant qu'il faille avoir quelque egard a eux, toutesfois il est facile d'en venir a bout : car nul des Princes de maintenant a plusieurs armees ensemble qui soient vieilies avec les gouvernemens et administration des Provinces, comme estoient celles de l'Empire de Romme. Doncques s'il estoit alors necessaire de contenter les soldars, plus que la commune, la raison est pource que les soldars avoient plus grande puissance que le peuple : a ceste heure il est beaucoup plus necessaire a tous les Princes, hors mis au grand Seigneur, et au Soudan, d'estre bienvoulu de la commune, que des soldars, car ilz peuvent d'avantage. Duquel nombre i'excepte le grand Seigneur, qui tient tousiours a l'entour de sa personne douze mille gens de pied et quinze mille chevaux, desquelz depend la seurete et force de son païs, et faut que sans avoir aucun egard de son peuple, il se les maintienne en amitie semblablement le royaume du Soudan estant tout fonde en main de soldars, il faut qu'aussi bien luy que les autres, sans autrement avoir grand respect au peuple se les garde amis. Il faut noter que ce païs du Soudan est tout d'un autre Principaute : pource qu'il est semblable a la Papaute entre les Chretiens, car on ne peut dire que soit une Principaute de succession ou nouvelle, d'autant que les filz du Prince decede n'en demeurent pas heritiers et Seigneurs, mais celuy qui est eleu en ce degre par ceux qui en ont l'autorite. Estant donc establi en ceste façon de toute anciennete on ne le peut appeller Principaute nouvelle, et les difficultez ny sont point qui surviennent en une nouvelle : car bien que le Prince soit nouveau, toutefois le gouvernement est ancien, et ordonne pour le recevoir, comme s'il estoit hereditaire : mais retournons a nostre matiere. Ie suis d'avis que celuy qui voudra bien considerer le discours de dessus, verra la haine, ou le contemnement avoir este cause de la ruine de ces empereurs susnommez, et connoistra encores d'ou vint cela qu'une partie d'eux se gouvernant en une sorte, les autres en une autre, en chacune de ces sortes les uns ont bien fait leur besongnes, les autres mal. Car a Pertinax et Alexandre, pource qu'ilz estoient nouveaux, ne fut pas bon d'imiter Marc qui estoit en la Principaute par heritage. Semblablement Caracalle, Commode, et Maximin, prindrent un dangereux parti de vouloir ensuyvre Severe, car ilz n'avoient pas la vertu si grande qu'elle suffist a vouloir suivre sa trace. Pourtant un nouveau Prince ne peut bien imiter les fais de Marc, ny encores est necessaire d'ensuyvre ceux de Severe : Mais il doit prendre de Severe ce qu'il luy semble necessaire a bien fonder ses estatz, et de Marc les choses qui luy semblent estre convenables pour contregarder une Seigneurie desia bien ferme et asseuree.  
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        Si les forteresses, et plusieurs autres choses que les Princes, font prouffitent, ou portent dommage. Chap. 20. Aucuns Princes pour tenir seurement leurs estatz ont oste les armes des mains aux subiectz, les autres ont tenu en bandes et factions leurs villes subiectes, les tiers ont nourry des inimitiez contre euxmesmes, les autres encore ont gaigne le cœur de ceux qui leur estoient suspectz au premier de leur gouvernement, quelques uns ont basti des forts, et les autres les ont abatus et mis par terre. Et bien que de tout ceux on n'en puisse donner sentence determinee, si on ne vient a particulariser les païs auquelz on prenoit semblables deliberations, neantmoins ie parleray en general de ceste matiere comme elle pourra comporter. Doncques un Prince nouveau ne doit point deffendre les armes a ses subiectz, mais au contraire s'il les trouve mal aguerriz il les doit tousiours adresser aux armes, car si les fortiffie les forces se font siennes, et ceux qui luy sont suspectz deviennent fideles, ceux qui l'estoient s'y maintiennent, et ses subiectz se font ses partisans. Et pource que tous les subiectz ne se peuvent armer, par le moyen de ceux auquelz on faict plaisir en les aguerrissant on se maintient en plus grande seurete avec les autres : et ce moyen de proceder qui connoissent en un Prince au contraire des autres les luy rend encore plus obligez, les autres s'excusent, estimant que ceux ont mieux merite d'estre armez, auquelz le danger estoit plus grand, et l'obligation aussi. Mais quand on leur oste les armes on commence a les offencer desia estimant qu'on se deffie d'eux, ou pource qu'ilz sont coüars, ou traitres : or l'une et l'autre de ces deux opinions fait concevoir haine envers le Prince. Mais d'autant qu'il faut estre bien garni d'hommes d'armes, il est force d'avoir de la gendarmerie estrangere, de la quelle nous avons dit par ci devant, quelle estoit : et ores qu'elle fut bonne il n'est possible qu'il y en ait tant qu'elle nous puisse deffendre des ennemis puissans, et de subiectz mutins. Pource un Prince en une nouvelle Principaute a tousiours arme et fortifie ses subiectz, de ces exemples les histoires sont toutes plaines. Mais quand un Prince aqueste nouvellement quelques estatz, qu'ilz annexe comme un membre a une autre plus ancienne Principaute, alors il est necessaire d'afoiblir ce païs, hors mis ceux qui en le conquestant se sont decouvers estre pour luy, Et ceux la mesmes avec le temps et aux occasions, il les doit effeminer, bref conduire si bien son affaire que toutes les forces de ses estatz soient en ses propres soldars, qui estant de son ancienne obeissance vivent tousiours aupres de luy. Noz peres, et ceux qu'on estimoit bien sages souloient dire qu'il falloit tenir Pistoie par factions, et Pise par forteresses : partant ilz nourrissoient en aucunes villes a eux subiectes les divisions, pour un iouir tousiours plus aisement : or en ce temps la que l'Italie estoit quasi balancee en deux ce devoit estre bien faict, mais auiourd'huy il ne me semble pas que l'avertissement puisse estre bon. Car ie ne pense point que les parties et ligues puissent iamais aporter quelque proffit, au contraire quand l'ennemi s'approche d'une ville meslee de troubles, il faut qu'elle soit facilement perdue, car ceux qui auront du pire en la ville se ioindront tousiours aux ennemis assaillans, et l'autre part ne pourra se defendre toute seule. Ie croy que les Venitiens perduadez de telles raisons entretenoient les sectes des Guelfes et Gibellins aux villes a eux subiectes, et bien qu'ilz ne les laissassent iamais venir iusques a l'effusion de sang, toutesfois ilz nourrissoient entre eux ces diversitez, affin que les citoyens empechez a cela ne se revoltassent. Neantmoins il ne leur vint pas bien a propos, comme l'on veid par experience : car aussi tost qu'ilz furent deconfiz a Vaila une partie d'entre eux s'enhardist, et leur osta toute la Seigneurie. Semblables exemples donc montrent bien la foiblesse du Prince, car en une Principaute puissante iamais on ne permetroit ces partialitez, a raison qu'elles ne sont bonnes sinon qu'en temps de paix, quand on peut par ce moien plus facilement renger les subiectz, mais survenant la guerre on voit bien qu'il n'y a point grande seurete en ceste façon de faire. Pour certain que les Princes quand ilz viennent a bout de leurs entreprises et des fascheries qu'on leur faict ilz en sont plus grands : pource la fortune principalement quand elle veut faire un Prince nouveau puissant (lequel a plus grand besoing d'aquerir reputation qu'un hereditaire) luy suscite des ennemis, faisant naistre des menees contre luy, affin qu'il ait occasion de les surmonter, et par dessus l'echele que ses ennemis luy dresseront, monter plus haut : mesmes plusieurs estiment qu'un Prince sage quand il en aura l'occasion doit finement nourrir quelques inimitiez, affin que les aiant vaincues il en ait plus grande louenge.Les Princes, et specialement ceux qui sont nouveaux, ont trouve plus de foy et d'asseurance proffitable en ceux qui au commencement de leur venue aux estatz ont este tenus pour suspectz, qu'en ceux desquelz ilz se fioient le plus. Pandolphe Petrucci Prince de Siene gouvernoit ses estatz plus par le moyen de ceux qui luy estoient suspectz, que des autres. Mais on ne peut pas fort generalement parler de ceste matiere, car elle change selon le suiet : Ie diray seulement une chose, que ces personnes qui au commencement estoient ennemies du Prince, s'ilz sont de basse qualite, tellement que pour se maintenir, ilz aient besoing d'appuy, facilement le Prince se les peut gaigner, et eux d'autant plus fort sont il contrains a le servir fidelement, qu'ilz connoissent leur estre necessaire d'abatre avec les œuvres ceste mauvaise opinion qu'on avoit d'eux. Et par ceste maniere le Prince en tire plus de proffit, que de ceux lesquelz le servant en trop grande asseurance manient les affaires par nonchallance. Et puis qu'il vient a propos, ie ne veux pas oublier de ramentevoir a notre Prince qui a gaigne nouvellement quelque seigneurie par l'aide et faveur de ceux du païs, qu'il avise bien qu'elle occasion les a meuz a le favoriser, et si ce n'est point affection naturelle envers luy, mais que ce soit seulement pour ce qu'ilz ne se contentoient pas de la façon de gouverner qui estoit premierement, a grand peine les pourra l'on retenir en amitie, car il luy sera impossible de les pouvoir contenter. Et si nous discourons bien par les exemples qu'on peut tirer des choses anciennes et modernes la cause de ceci, nous trouverrons qu'il est beaucoup plus facile d'aquerir l'amitie de ceux qui se tenoient pour bien contens du regime qui estoit au paravant, et pource ilz estoient ses ennemis, que de ceux lequelz pour s'en contenter point, luy sont devenuz amis, cherchant a le favoriser pour occuper le païs. La coustume a este que les Princes pour pouvoir tenir plus seurement leur estatz bastissoient forteresses, qui servissent de bride et de mors a ceux qui penseroient leur resister, et pour avoir un seur refuge contre leur premier assaut : la maniere en est a priser, d'autant que anciennement elle estoit en usage. Neantmoins de nostre temps messire Nicolas Vitelle a rase deux forts en la ville de Castel pour tenir le païs : Guidebaud duc d'Urbin estant remis en ses estatz, desquelz il avoit este chasse par Cæsar Borge, il abastit a fleur de terre toutes les forteresses du païs, estimant que s'il n'y en avoit point il ne l'en perderoit pas de rechef si aiseement : les Bentivoilles retournez en Boulongne en firent de mesme. Doncques les forteresses sont proffitables, ou nuisibles, selon le temps, et si elles servent en une chose, elles portent dommage en une autre : sur quoy on pourroit faire ce discours. Le Prince qui a plus grand doute de son peuple que des estrangers doit bastir forteresses, mais celuy qui craint plus les estrangers que les subiectz, ne s'en doit point soucier. Le chateau de Milan que François Sforce a basti a faict et fera plus grand dommage a la maison des Sforces que nul autre desordre et trouble qui soit advenu en ce païs : somme que la meilleure forteresse qui soit, c'est de n'estre point hay du peuple, car encore qu'on tienne les forts, et que le peuple veuile assaillir le Prince, ilz ne le sauveront pas, a raison qu'apres que les subiectz ont pris les armes, il ne faudra iamais qu'il n'y ait des estrangers qui les aident. De nostre temps on a point veu qu'elles aient porte grand proffit a nul Prince, sinon qu'a la Comtesse de Furli apres la mort du Comte Hierôme son mari : car par ce moien elle peut se sauver de la fureur du peuple, et attendre le secours de Milan, et puis recouvrer ses estatz : mais lors la chose estoit de telle sorte, que les estrangers ne pouvoient aider le peuple. Depuis elles ne luy proffiterent pas beaucoup, quand Cæsar Borge l'assaillit, et que il s'allia de son peuple qui la haioit : et pourtant aussi bien a ceste fois ci comme a l'autre premiere il luy eust mieux valu pour le plus seur de tenir l'amitie et bonne grace de son peuple, que les forteresses de son païs. Toutes ces choses considerees, ie priseray de faire des fortresses, et de n'en faire point : mais ie blameray celuy qui se fiant en elles ne faict pas conte d'estre hay du peuple.  
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        Comme se doit gouverner un Prince pour s'acquerir reputation. Chap. 21.Il n'y a rien qui face tant estimer un Prince que parachever hautes et magnanimes entreprises et donner de soy exemples dignes de memoire.De nostre temps nous avons Fernand d'Arragon de present roy d'Espaigne, lequel se peut bien nommer nouveau Prince, car d'un petit Roy il est devenu par honneur et renommee le plus puissant roy de la Chretiente : duquel si on considere bien les faicts et avancemens, on les trouvera tresgrands, et d'aucuns mesmes estranges et irreguliers. Tout au premier commencement de son Royaume il assaillit le païs de Grenade, et fut ceste entreprise le fondement de ses estatz car il la feist tout a l'aide, sans montrer semblant d'estre empesche, detenant les espris, et occupant les fantasies des barons de Castille, lesquelz songeant a ceste guerre ne pouvoient entendre a faire quelque mutation ou nouvellete. Cependant il aquestoit authorite et puissance sur eux qui ne s'en doutoient nullement. Oultre ce qu'il entretenoit aux despens de l'Eglise et du peuple un camp en armes, faisant un fondement par ceste guerre si longue a sa gendarmerie, aguerrissant ses soldars lesquelz depuis luy ont faict honneur. D'avantage pendant qu'il s'aprestoit a plus grande entreprise, pour se servir tousiours de la religion, il se mist a pratiquer une pietable cruaute, chassant les Marranes de son païs, et l'en depeuplant : car on ne scauroit donner un exemple plus digne de pitie ny plus singulier. Et soubz ce mesme manteau et pretexte il assault l'Afrique, feit le voiage d'Italie, finalement il envahist la France : et ainsi a tousiours ourdi et brasse choses grandes, lesquelles ont tenu les voluntez de ses subiectz en branle pour attendre comment s'en passeroit et finiroit la menee : puis en admiration, voiant qu'elle luy succedoit a souhait. S'il avenoit autrement il sçavoit fort bien faire sourdre une guerre de l'autre, de maniere que iamais il ne donnoit loisir a ses subiectz de se reposer, et luy faire de la facherie. Il proufite beaucoup encores au Prince de faire choses excellentes et dignes de memoire non iamais faictes ny oüyes es affaires du gouvernement de son païs, semblables a celles qui se content de messire Bernard de Milan : comme quand quelcun ait manie les affaires ou bien ou mal, trouver un nouveau moyen de punition ou recompense, duquel on puisse parler a iamais. Sur toutes choses un Prince doit s'appenser, et mettre son esprit de se faire donner une renommee de grand et singulier :encores est beaucoup estime un Prince quand il a le bruit d'estre vray ami ou ennemi, c'est a dire que sans aucun respect il se declare en faveur pour quelcun, ou contre l'autre :lequel parti est tousiours beaucoup plus proffitable, que demourer neutre. D'autant que si deux tes voisins puissans Seigneurs viennent a s'esmouvoir guerre l'un a l'autre, ou ilz sont de telle qualite qu'apres la victoire de l'un des deux tu te doive craindre de celuy qui aura gaigne, ou bien qu'il ne t'en puisse chaloir : en chacun de ces cas sera tousiours ton plus court de te decouvrir et formaliser pour une partie et faire la guerre a bon escient. Car en premier lieu il ne faut point douter que tu ne doive estre la proie du victorieux si tu ne te declares, d'avantage celuy qui aura este vaincu en sera tresaise et content : mesmes en cela tu ne pourras avoir aucune raison ny excuse pour laquelle il te doive defendre ou recevoir : pource que celuy qui a gaigne ne veut point d'amis faints et souspeçonneux, et qui ne l'aident pas en ses adversitez : le vaincu ne te veut pas recevoir, d'autant que tu n'as voulu par armes secourir sa fortune. Apres qu'Antioque fut passe en Grece, par le moien des Etholes, pour en chasser les Romains, il manda des ambassadeurs aux Achees qui estoient amis des Romains, les priant qu'ilz fussent neutres, et leur persuadant qu'ilz ne s'emeussent ne pour l'un ne pour l'autre : d'autre coste les Romains leur mettoient en teste de prendre les armes pour eux. Ceste matiere vint en deliberation au conseil des Achees, ou l'ambassade d'Antioque leur remonstroit qu'ilz devoient estre neutres, auquel l'ambassade des Romains respondit que quant a ce parti de vous neutralizer, qu'on dict estre le meilleur a vostre estat et seurete, il n'y a rien qui vous soit plus contraire, d'autant que si vous ne vous entremetez de la guerre, sans grace ou reputation aucune, vous demourerez a la discretion et proie du vainqueur. Aussi vous verrez tousiours que celuy qui n'est pas vostre ami vous priera de demourer neutre, et celuy qui vous aimera vous sollicitera a vous decouvrir ami par armes : mais auiourd'huy les Princes mal resoluz en ceste partie ci, pour eviter ce leur semble les presents et prochains dangers, ilz suyvent le plus souvent la neutralite, et le plus souvent aussi sont ruinez.Plustost quand un Prince se decouvre gaillardement en faveur d'une partie si celuy lequel il favorise gaigne encores qu'il soit puissant, et que tu demoures a sa discretion, toutesfois l'obligation et l'amitie iuree est si grande, que les hommes ne sont iamais si deshonnestes qu'avec un tel exemple d'ingratitude il te viennent courir sus : en apres les victoires ne sont iamais tant heureuses, qu'on ne doive avoir egard a plusieurs respectz, et principalement a la Iustice : or si cestui la duquel tu te seras allie perd, nonobstant il te recevera tousiours, et tant qu'il pourra il te soustiendra, tellement que tu deviens compagnon d'une mesme fortune, laquelle se peut relever. En second lieu quand ceux la qui se guerroient l'un l'autre sont de telle qualite que tu n'aies point a craindre de celuy qui gaignera la victoire, tant plus sagement sera ce faict que de adherer a quelcun d'eux, pource que tu vas a la deconfiture de l'un avec l'aide de l'autre, qui le deveroit sauver s'il estoit sage, car si tu gaigne, l'un et lautre demeure a ta discretion : d'avantage il est bien difficile qu'avec ton aide l'un ne gaigne. Sur quoy il faut noter qu'un Prince se doit bien garder de ne faire point compagnie en guerre avec un plus puissant que soy, pour guerroier un autre : sinon quand la necessite le contraint, comme nous avons dict ci dessus : pource que si l'autre gaigne tu demoures a sa subiection, ce que les Princes doivent fuir, de ne demourer a la discretion d'autruy. Les Venitiens s'allierent avec les François pour faire guerre contre le Duc de Milan, et se pouvoient bien abstenir de faire ceste compagnie, de laquelle vint leur perdition : mais quand on ne la peut eviter, comme il advint aux Florentins, quand le Pape Iules et les Espagnolz vindrent avec leurs armees assaillir la Lombardie, alors doit un Prince s'allier, pour les raisons susdictes. Or que nul seigneur ne pense iamais choisir un parti qui soit seur, qu'il estime plustost les prendre, tous incertains : car l'ordre des choses humaines est tel, que iamais on ne peut fuir un inconvenient, sinon que pour encourir un autre. Toutesfois la prudence gist a sçavoir connoistre la qualite de ces inconveniens, et choisir le moins mauvais pour le meilleur. Outre ces choses dictes un Prince doit monstrer qu'il aime les vertuz, et doit porter honneur a ceux qui sont singuliers en chasque artifice : en apres il doit donner courage a ses citoyens de pouvoir paisiblement exercer leurs vacations tant a la marchandise, qu'au labourage, et bref en tout autre occupation des hommes : affin que le laboureur ne laisse la ses terres en friche, de peur qu'on ne les luy oste, et le marchant ne vueille plus commencer nouvelle trafique, pour la grandeur des impositions. Doncques le Prince donnera recompense a ceux qui honnestement s'emploieront de mettre en avant ces exercites, et en quelque autre maniere que ce soit, d'enrichir sa ville, ou son païs. Davantage il doit en certains temps de l'annee esbatre et detenir son peuple en festes et ieux : ou pource que chasque ville est divisee en mestiers, et lignees le Prince doit faire cas de ces assemblees et s'accompagner d'elles quelque fois : et faire parler de soy en quelque estime de courtoisie, et magnificence : neantmoins qu'il ne derogue point a la dignite et excellence de sa maieste : car elle ne luy doit iamais faillir.  
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        Des secretaires d'un Prince Chap. 22.Il n'y a pas peu d'affaire a un Prince de sçavoir bien choisir des serviteurs, lesquelz deviennent ou bons ou mauvais selon la sagesse du Prince. Donc la premiere coniecture qu'on faict d'un Seigneur, et de son cerveau, c'est de veoir les hommes qu'il tient a l'entour de luy, lesquelz s'ilz sont suffisans et fideles on le pourra tousiours estimer sage d'autant qu'il les a sceu connoistre suffisans, et se les maintenir fideles. Mais quand ilz sont autres on peut tousiours asseoir un sinistre iugement, pource que ceste premiere faute qu'il a faict porte consequence au reste de sa vie, et a l'opinion qu'on aura de luy. Il n'y avoit celuy qui conneust Messire Athoine de Venafre serviteur de messire Pandolfe Petrucci Prince de Siene qui n'estimast messire Pandolfe estre un tressage homme, de l'avoir pour son serviteur. Or pource qu'il y a des cerveaux de trois sortes, les uns qui entendent les choses d'euxmesmes, les autres quand elles leur sont enseignees, les tiers qui ny par soymesme ny par enseignement d'autruy ne veullent rien comprendre : Le premier moyen est tresexcellent, le second est singulier, le tierce est du tout inutile. Il falloit donc necessairement que si messire Pandolfe n'estoit au premier degre des bons princes, qu'il fust pour le moins au second. Pource que toutesfois et quantes qu'un homme a le iugement de connoistre le bien, ou le mal qu'un autre faict, ou dit encores que de soymesmes il ne puisse pas si bien inventer les choses, toutesfois il connoit bien lesquelles sont bonnes ou mauvaises de son serviteur, corrigeant celles ci, et recompensant celles la. Veu que son serviteur ne peut esperer de l'abuser, et pource il marche droit. Or comme c'est qu'un Prince pourra connoistre son serviteur et sa nature voici un enseignement qui ne faut iamais. Quand tu vois un serviteur penser plus a soy qu'a toy, et qu'en tous ses manimens et affaires il regarde a son proffit, un tel serviteur ne vaudra iamais rien, et ne t'y dois point fier : pource que celuy la qui gouverne et tient dans sa main tout le gouvernement d'un Prince ne doit iamais penser a s'enrichir, mais plustost son maistre : et ne luy doit parler de rien, sinon qu'il touche le Prince, et qui apartienne aux affaires de son païs. Et d'autre part le Prince pour maintenir son serviteur en ceste bonne affection doit souvent penser a luy, luy donnant honneurs et finances, se l'obligeant a soy, et luy communiquant du prouffit aussi bien que de la peine, affin que les grans biens et richesses qu'il luy donnera soient cause qu'il n'en desire point d'autres, et les grosses charges qu'il soustiendra luy facent craindre les nouveautez : connoissant bien qu'il ne se pourroit maintenir en cest estat sans luy. Quand donc les Princes et serviteurs sont telz ilz se peuvent fier l'un a l'autre : autrement la fin en sera tousiours dommageable tant a l'un qu'a l'autre.  
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        Comment c'est qu'on doit fuir les flateurs Chap. 23. Ie ne veux pas laisser ny oublier une grande faute, et matiere de consequence, de laquelle les Princes d'auiourd'huy ne se peuvent facilement exempter, s'ilz ne sont tressages, et bien avisez a sçavoir choisir les personnes, entre autres les flateurs : de laquelle matiere les livres sont pleins d'exemples. Pource que les hommes se complaisent tant en leurs propres affaires, et se flatent de telle maniere, qu'a grand peine se sauvent ilz de cette peste de laquelle si on se veut defendre il en peut avenir un autre danger d'estre estime de peu de cœur. Car il n'y ha point meilleur moien de trancher la broche aux flateurs, sinon qu'on donne entendre aux personnes qu'ils ne feront point de desplaisir en disant la verite : Mais aussi quand un chascun peut dire la verite, l'honneur et reverence qu'on doit porter au Prince faut au besoin. Doncques un Prince prudent doit tenir un tiers moien, ayant pour son conseil des gens entenduz, ausquels, et non a d'autres, il donnera liberte de luy dire la verite de ce qu'ilz leur demandera seulement : aussi doit il interroguer de tout, et oüir leurs opinions, et puis conclurre la dessus a part soi a sa mode. aussi doit il interroguer de tout, et oüir leurs opinions, et puis conclurre la dessus a part soi a sa mode. Puis en ses conseils, et envers un chacun particulierement se porter en sorte, qu'il n'y ait celuy qu'il ne connoisse, que tant plus librement on parlera plus luy sera agreable : outre ceux la n'ouir autre personne, poursuyvre tousiours ce qu'il aura delibere, et estre entier en ces meures deliberations.Qui faict autrement ou bien il est abatu par les flateurs, ou bien il est variable, pour la diversite des iugemens des hommes, d'ou vient le peu d'estime qu'on a de luy. A ce propoz ie veux amener un exemple de nostre temps. Messire Luc l'un des gens de Maximilian Empereur d'a present parlant de sa maieste disoit, qu'elle ne se conseilloit a personne, et toutesfois ne faisoit rien eu sa fantasie, ce qui procede pource qu'il ne se gouverne autrement que nous n'avons declare pource que l'Empereur estoit un homme fort secret, ne communiquant ses opinions a personne, et ne prenant l'avis de nul : mais ainsi comme il les vouloit mettre en effect, on commençoit a les connoistre et decouvrir : lors ceux qu'il avoit a lentour de luy contredesoient, et luy comme trop doux s'en deportoit. De la venoit que ce qui faisoit un iour il le defaisoit l'autre, et qu'on ne pouvoit entendre ce qu'il avoit delibere de faire, et que l'on ne se pouvoit fonder sur son conseil. aussi doit il interroguer de tout, et oüir leurs opinions, et puis conclurre la dessus a part soi a sa mode. Par tant un Prince se doit tousiours conseiller, et demander l'avis a plusieurs quand il luy semblera bon, et non pas au gre des autres, ains plustost il doit renvoier le conseil de celuy qui s'ingere de le conseiller s'il ne luy demande. Aussi doit il estre de son coste grand demandeur, et s'enquerir souvent, et de plusieurs, puis ouir paciemment la verite touchant ce qu'il interrogue, et s'il sçait que quelcun pour certain respect ne luy en dise pas ce qu'il en pense, s'en facher.Et d'autant qu'aucuns estiment qu'il y a des Princes lesquelz ont bruict d'estre sages, non pas qu'ilz soient telz de leur nature, mais par les bons cerveaux qu'ilz ont au tour d'eux, pour certain quilz se trompent bien fort : car ceste regle ci generale ne faut iamais, qu'un Prince s'il n'est sage de soy mesmes ne sçauroit estre bien conseille, si d'avanture il ne se repose et remet entierement sur un seul qui le gouverne du tout, et que celuy la soit homme fort avise : en ce cas il pourroit estre bien conseille, mais il seroit de petite duree, pource que tel gouverneur en peu de temps le depouilleroit de ses estatz. D'autre part s'il prent le conseil de plusieurs, iamais il ne les trouvera d'un mesme acord, et luy, s'il n'est de tresbon iugement, ne les pourra bien acorder : puis de ses conseillers un chacun pensera a son profit particulier, et luy ne les pourra corriger ny connoistre. Or n'en trouve lon point d'autres auiourd'hui, car les hommes decouvrent a la fin leur mechancete, si necessairement ilz ne sont contraints d'estre bons. Somme ie conclu que le bon conseil, soit de qui on voudra, vient de la prudence du Prince, et non pas au contraire le sage gouvernement d'un Prince du bon avis de ses gens.  
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        Pourquoy c'est que les Princes d'Italie ont perdu leurs estatz Chap. 24.Si les avertissemens que nous avons donnez par ci devant sont bien prattiquez d'un Prince, ilz le feront aparoir ancien ou il sera nouveau, et le rendront en moins de rien plus asseure et certain de sa seigneurie que si de longue main de ses ancestres il estoit en possession du païs. Pource qu'un Prince nouveau est beaucoup plus observe en ses affaires que non pas un qui est roy par heritage : et quand ses façons sont connues estre vertueuses, elles gaignent plustost le cœur des personnes, et l'obligent d'avantage que le sang et race des roys predecesseurs. Car les hommes sont beaucoup plus espriz des choses presentes qu'ilz voient, que des passees, et quand es choses presentes ilz s'y trouvent bien, ilz en ioüissent, et ne cherchent autre chose : mais au contraire ilz le defendent en toute maniere qu'il leur est possible, moiennant que le Prince es autres affaires ne face point tort a soy mesmes, et ne leur faile point a l'esperance, et par ce moien il aura double louenge, tant pour avoir donne le commencement a sa novelle Seigneurie, que de l'avoir instituee et fortifiee de bonnes lois, bonnes armes, bons amis, et bons exemples : comme l'autre recevra double honte et infamie, puis que estant ne Prince par le peu de soing qu'il a mis, il a laisse perdre son païs. Maintenant si on considere bien les faits et manieres des Princes d'Italie, qui ont perdu leur estatz, comme le Roy de Naples, Duc de Milan, et autres, on trouvera en eux de sa faute commune, quand aux armes, pour les causes qui se sont ci dessus discourues tout au long. Depuis on verra quelcun d'eux ou qui aura eu son peuple ennemi, ou bien s'il l'a aime il ne s'est peu donner garde de l'inimitie des grands, pource que s'il ny a de ces deffauts les estatz voluntiers ne se perdent point pourveu qu'ilz soient si grands qu'ilz puissent entretenir un armee en campagne. Philippe de Macedoine, non pas le pere d'Alexandre le grand, mais celuy qui fut vaincu par T. Quinte, n'avoit pas grand païs au pris de la puissance des Romains, et des Grecs qui le vindrent assaillir : neantmoins pource qu'il estoit homme qui entendoit le faict de la guerre, et qui sçavoit entretenir ses gens, et se fortifier contre les plus gros de son royaume, il soutint par longues annees la guerre contre ses ennemis : et si a la fin il perdit quelques villes, toutesfois il en retint tousiours le royaume.Pource noz seigneurs d'Italie, lesquelz estoient d'une ancienne succession princes par heritage s'ilz ont perdu depuis, qu'ilz n'en accusent point la fortune, mais leur paresse, d'autant qu'ilz n'ont iamais pense en temps de pais d'avoir guerres et mutations. Ce qui est un commun defaut a tous les hommes de ne faire conte de la tempeste quand la mer est calme et bonace : puis quand les orages sont venus, ilz ont plustost pense de se sauver, que de se defendre, aiant esperance que le peuple ennuïe du mauvais traitement des vainqueurs, les deust r'apeller. Lequel parti en deffaut d'autres est bon : mais c'estoit tresmal avise d'avoir laisse eschapper les autres moiens et remedes, pour celuy la, car il ne faut point se laisser cheoir, estimant de trouver quelcun qui nous releve, car il n'avient pas souvent, ou s'il avient, ce n'est pas chose seure, estant ceste defense la deshonneste, et dependente d'autruy, non pas de soy. Or ces defences seulement sont bonnes, certaines, et durables, qui dependent proprement de tes vertuz.  
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        Combien c'est que la fortune peut es choses humaines, et comment on y peut resister Chap. 25.Ie scay bien que quelques uns furent et sont en ceste opinion que les affaires de ce monde soient gouvernees de Dieu, et de la fortune : tellement que les hommes avec toute leur sagesse ne les peuvent redresser, n'y metre aucun remede : et par ainsi ilz pourroient estimer, qu'il ne fallust point se travailler beaucoup es choses humaines, mais se laisser du tout gouverner par l'aventure. Ceste opinion a eu plus grand cours en nostre temps, pour la merveilleuse inconstance des gouvernemens qu'on a veuz, et voit on tous les iours hors de toute coniecture des hommes : si bien qu'y pensant aucunesfois moy mesmes, en partie ie me laisse tomber en cest erreur. Neantmoins afin qu'il ne soit force d'acorder quant et quant que nostre liberal arbitre soit du tout estaint et aboli, i'estime qu'il peut estre vray que la fortune soit maistresse de la moitie de noz œuvres : mais aussi qu'elle nous en laisse gouverner l'autre moitie, ou un peu moins. Ce que ie puis descrire par une comparaison d'une riviere coutumiere de deborder, laquelle se courrouçant naye a l'entour les plaines, boute bas les arbres et maisons, derobe d'un coste de la terre pour en donner autrepart, un chacun fuit devant elle, tout le monde donne lieu a sa fureur, sans y pouvoir rien empecher. Et bien qu'elle soit ainsi furieuse en quelque saison, si est ce que quand elle est remise et que le temps est paisible, les hommes ne laissent pas a pourvoir, et par rempars, et par levees, de maniere qu si elle croist, et qu'elle vueille une autrefois se deborder, ou se degorgeroit par un certain canal ou ne seroit pas son degast si dangereux et dommageable. Semblablement est de la fortune, laquelle demontre sa puissance aux endroits ou il n'y a point de vertu dressee pour luy resister, et tournes a grand force au lieu auquel elle sçait bien qu'il n'y a point de rempars faits contre elle. Et si vous considerez bien l'Italie, laquelle est le siege propre a ces changemens, vous la verrez estre une vraie campagne sans levees ny deffences aucunes. Ou si elle estoit remparee et bien munie de convenables vertuz, comme est l'Alemaigne, la France, et l'Espaigne, ces grandes ravines n'auroient pas faict si merveilleux deluges comme elles ont faict, ou bien qu'ilz ne seroient point du tout avenues. Et me suffise avoir dit cela quand est de resister a la fortune en general. Pour entrer plus particulierement a la matiere ie di qu'on voit auiourd'huy un Prince avoir la vogue soudain le lendemain ruiner sans l'avoir aperceu, changer ou de nature, ou de quelque qualite que ce soit : ce que ie croy qu'il vienne premierement pour les occasions, et raisons, que nous avons ci dessus amplement discourues. C'est a sçavoir qu'un Prince qui s'apuïe du tout sur la fortune, tumbe, ainsi comme elle change. Ie pense aussi que cestuy soit heureux lequel sçait bien se gouverner selon la qualite, et condition du temps : et celuy la malheureux qui ne procede pas d'une bonne maniere s'acordant selon le temps : pource qu'on voit les hommes es choses qui les conduisent au but ou un chacun vise (c'est a sçavoir l'honneur, et les richesses) y parvenir en diverses sortes et manieres, les uns observant des egards par douceur, et les autres par une fureur : cestuy ci par force, cestuy la par art, les aucuns par patience, les autres par son contraire : par toutes lesquelles manieres on y peut assener et frapper. Outreplus on voit pareillement deux qui se gouverneront chacun par respect, l'un parvenir, et l'autre ne parvenir point a son dessein : on veoit aussi d'autre coste deux desquelz l'un usera de modestie l'autre d'audace, qui prospereront egallement, encores que leurs manieres de faire soient diverses : car l'un procedera par modestie, l'autre par audace, ce qui ne y vient d'autre chose sinon que la sorte du temps qui se conforme, ou contrarie a leur façon de parvenir.De la mesme source vient ce que i'ay dict devant, que deux qui s'avancent diversement, sortissent un mesme effect, et que deux autres suiveront un mesme moyen, desquelz l'un frappera son but, l'autre demourera. Encore de la mesme cause, descendent les mutations des biens : pource que si quand un qui se gouverne par sagesse, et patience, le temps, et les affaires tournent si bien a propoz, que sa maniere soit trouvee bonne, il se portera heureusement : mais si la saison se tourne il sera destruit, s'il ne change aussi façon de faire. Le pis est, qu'il n'y a personne pour bien advise qu'il soit, qui le puisse faire : tant pource qu'on ne peut se destourner de la ou nostre naturel nous pousse, tant aussi que si quelcun a tousiours prospere a cheminer par un moyen, on ne luy peut mettre en teste que ce soit bien fait de s'en retirer : ainsi l'homme respectueux, quant il est temps d'user d'audace, il ne le peut faire, dont procede sa ruine : que si le naturel tournoit avec le vent et les affaires, sa fortune ne changeroit point. Pape Iules second en tous ses faits proceda d'une telle impetuosite, que trouvant le temps semblable et conforme a ceste sienne maniere, il vint tousiours a bout de ses entreprises : considerez la premiere de Boulongne du vivant de messire Iehan Bentivoille, les Venitiens ne s'en contentoient point, le roy d'Espaigne, et le roy de France en consultoient ensemble, et neantmoins luy par sa fureur et bravade marcha en personne a ce voiage : ce qui feit demourer en branle tant les Venitiens, que les Espagnolz, ceux la par crainte, ceux ci par desir de recouvrer tout leur roiaume de Naples. D'autrepart le roy de France voulut estre de la partie, car desirant tenir le Pape en amitie pour chastier les Venitiens, il estimoit qu'il ne luy eust peu bonnement refuser du secours de ses gens, sans l'offenser apertement. Pape Iules doncques marchant luy mesmes hautainement paracheva ce que iamais autre Pape avec toute la prudence humaine n'eust faict : car s'il eust attendua partir de Romme, iusques a tant que touts les articles eussent este asseurez, et les choses bien ordonnees (comme eust faict quelque autre Pape) iamais l'affaire ne fust bien sortie. Pource que le roy de France eust trouve dix mille excuses, les autres luy eussent mis au devant inifiniz accidens a craindre. Ie me tairay de parler de ces autres actions, car elles ont este semblables, et toutes furent bien finies : mais la brevete de sa vie ne luy a pas laisse essaier le contraire, d'autant que si le temps fust survenu qu'il eust este besoing de se gouverner par une sage modestie, sa ruine s'en ensuyvoit, car il n'eust iamais change son stile, et ses façons naturelles. Ie conclu doncques que selon le changement de la fortune, si les hommes demourent en leurs manieres entieres, ilz seront heureux s'ilz accordent avec le temps, s'ilz n'accordent pas, ilz seront malheureux. Outre cela i'ay opinion, qu'il soit meilleur d'estre brave, que modeste : a cause que la fortune est maistresse, et qu'il est necessaire pour la tenir subiecte, de la batre et frapper : aussi voit on communement qu'elle se laisse plustost vaincre de ceux la, que des autres qui procedent froidement : car elle est tousiours amie des ieunes gens, comme femme, pource qu'ilz sont moins respectifz, plus courageux, et qui par leur audace commandent a la fortune.  
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        Remonstrance pour delivrer l'Italie des Barbares Chap. 26. Considerant donc a par moy toutes les choses ci dessus discourues, et pensant en moy mesme si de present le temps qui court pourroit estre tel, d'honnorer un Prince nouveau, et s'il y auroit matiere qui donnast occasion a un prudent et vertueux homme d'introduire un gouvernement de principaute nouvelle, qui luy aportast honneur, et prouffit a la communaute des hommes : il me semble qu'il y a tant de choses qui viennent toutes en faveur d'un Prince nouveau, que i'estime onques temps n'avoir este plus propre a cela que cestuy ci. Or si comme i'ay dict autrefois, il estoit necessaire pour veoir les vertuz de Moïse, que le peuple d'Israël fut esclave en Egypte : pour connoistre la grandeur de Cyre, que les Perses fussent tirannisez des Medes : pour faire aparoir l'excellence de Thesee, que les Atheniens fussent escartez : ainsi de present pour vouloir connoistre la vertu d'un esprit Italien, il estoit besoing que l'Italie fut conduicte en ces termes auxquelz on la veoit, et qu'elle fust plus subiecte que les Iuifz, plus serve que les Perses, plus separee que les Atheniens, sans chef, sans ordre, batue, dechiree, nue, pillee, bref, qu'elle eust endure toutes sortes de malheuretez. Et bien que iusques a present il se soit monstre quelque petite aparence de pouvoir respirer, par le moyen de quelcun qui fust ordonne de Dieu pour sa delivrance, neantmoins on a veu comme au plus haut cours de ses menees, il a este reprouve, et rechasse de la fortune, en sorte que demouree quasi morte, elle attend qui pourra estre celuy qui guerisse ses plaies, et mette fin aux pillages et sacagemens de Lombardie, aux maletostes et tailles du royaume de Naples, et de la Tuscane, et referme sainement ces aposteumes, qui ia lon temps sont en fistule. Voiez comme elle prie Dieu qu'il luy envoie quelcun qui la rachete de ces cruautez, et tirannies Barbares : Voiez aussi comme elle est preste et disposee a suyvre une enseigne, pourveu qu'il s'offre quelcun qui la veille lever. Or n'a elle point esperance qu'autre maison sinon que la vostre tresexcellente se face chef de ceste delivrance, puis qu'elle est et par ses vertuz et fortunes si haut exaltee et de Dieu, et de l'Eglise, de laquelle elle en tient le gouvernail. Cela ne vous sera pas malaise, si vous proposes devant les yeux les faits et vies de ceux que ie vien d'alleguer. Et bien que ces hommes aient este rares, et merveilleux, neantmoins ilz furent hommes, et chacun d'eux eust moindre occasion que ceste ci que vous avez, n'estant point leur entreprise plus iuste, ny plus facile, que ceste ci, et ne leur fut point Dieu plus favorable ou ami, qu'il vous est. Ici connoistra lon la iustice : car ceste guerre est iuste, laquelle est necessaire : et ces armes la sont pitoyables, hors desquelles on n'espere rien. Ici est une tresgrande ordre et consentement : or ne peut estre que la ou il y a si bon ordre il y ait beaucoup d'affaire, pour le moins si elle retient des gouvernements de ceux que ie vous ay propose pour exemple. Outre cela on peut voir des choses extraordinaires que Dieu a parfait en ceste matiere, ce qu'il ne fist iamais en autre : la mer s'est ouverte : une nuee vous a decouvert le chemin : la bonte vous a verse des eaux : il a pleu de la manne : toute chose est convenue a vostre grandeur le demourant gist en vous : Dieu ne veut pas entreprendre de faire tout luy mesmes, pour n'oster point le liberal arbitre, et une partie de ceste louenge que nous pouvons avoir. Aussi n'est il pas de merveilles si nul des autres Italiens, desquelz nous avons faict mention, n'a peu faire cela, qu'on espere que fera vostre illustre famille : et si en tant de changemens d'Italie et maniemens d'affaires il semble que la vraie façon, et vertu de guerre soit estainte : car cela procede, d'autant que le gouvernement du temps passe n'estoit pas bien ordonne et n'est encores venu personne qui en ait trouve de meilleur. Il n'y a chose qui face tant d'honneur a un homme qui nouvellement croist, comme font les nouvelles lois, et bonnes ordonnances inventees de luy : ces choses la quand elles sont bien fondees, et ont une grandeur, luy gaignent une maieste esmerveillable : maintenant en Italie la matiere ne deffaut point d'introduire toute sorte de gouvernement. C'est la ou il y a grande force aux membres, moiennant qu'elle ne faille point au chef : prenez exemple aux combats et fais d'armes d'un seul contre un autre, ou de peu contre peu, comment c'est que les Italiens ont du meilleur par force, par adresse, et par leur esprit : mais quand ce vient aux batailles ilz ne comparoissent point, ilz ont du pire. Et tout cela vient de l'insuffisance des Capitaines : car ceux la qui l'entendent bien, ne sont pas obeïs, et semble bien a chacun qu'il si entend, veu que personne iusques a cest heure ne s'est encore tant eleve, ny par vertu, ny par fortune, comme s'abaissent, et se laissent aller les autres. De la vient qu'en longue espace, durant tant de guerres lesquelles passe a 20. ans qu'on fait, quand il y a eu un camp tout d'Italiens, il s'est tousiours mal porte : pour tesmoings seront la iournee de Fournoue, d'Alexandrie, Capue, Gennes, Vaila, Bolongne, Mestre. Si doncques vostre tresexcellente famille veut ensuyvre ces vertueuses personnes, qui ont delivre leur païs, avant toutes ces choses, il est necessaire de se garnir de propres armes, comme vray fondement de toute entreprise : davantage pource qu'on ne sçauroit avoir de plus vrais, ny fideles soldars : Et bien qu'un chacun d'eux soit bon en particulier, tous ensemble deviendront meilleurs quant ilz se verront estre gouvernez, honorez, et entretenuz de leur Prince : il est donc necessaire de se fournir de ses forces, affin que par la vertu Italienne on se puisse defendre des estrangers.Et bien que l'enfanterie Espagnole et Suisse soit estimee terrible, neantmoins en l'une et en l'autre il y a un deffaut, a raison duquel une tierce institution de gens de guerre pourroit non seulement leur faire teste, mais s'asseurer de les vaincre : car les Espagnolz ne peuvent soustenir le heurt des chevaux, et les Suisses doivent avoir peur de rencontrer des gens de pie aussi acharnez a combatre qu'ilz sont. Telle veoit on l'experience, que les Espagnolz ne peuvent soutenir la gendarmerie Françoise, et que les Suisses sont rompus voluntiers par une enfanterie Espagnole : et bien que ce dernier ci nous n'aions entierement conneu, neantmoins on en vid grande aparence en la iournee de Ravenne, quand les gens de pie Espagnolz s'attacherent aux bataillons des Lansquenetz, qui gardent un mesme ordre que les Suisses. La ou les Espagnolz par l'agilite de leur corps, avec aide de leur boucliers estoient entrez par dessoubz entre les picques et se pouvoyent asseurer de tailler les Alemans en pieces sans que les Alemans fussent secouruz d'autrepart, et n'eust este la cavallerie qui se rua sur les Espagnolz, ilz eussent deffait les Alemans. Aiaint donc ainsi conneu le defaut de ces deux enfanteries on en peut ordonner une de nouveau qui ne craigne autre quelconque, et si tienne bon contre les chevaux, ce qui se fera non par la nation de soldars, mais par le changement de la discipline. Doncques ces choses la sont du nombre des nouvelles inventions qui donnent reputation a un Prince nouveau. Pour autant on ne doit pas laisser perdre ceste occasion, affin que l'Italie puisse veoir apres un si long temps luy apparoir un qui la delivre. Ie ne sçaurois bien declarer de combien grande affection, il seroit receu en tous ces païs, qui en ont endure pour ses descentes et quasi ravines d'estrangers en Italie. De quel desir de vengeance sur eux ? De quelle entiere foy ? De quelles pietables larmes. Quelles portes luy fermeroit on ? Quel peuple luy refuseroit obeissance ? Quel envieux s'opposeroit a luy ? Quel Italien ne luy envoyeroit secours ? Cette barbare tirannie est a chacun ennuieuse. Or vostre excellente maison entrepreigne cette conduitte, d'une telle esperance et courage qu'on ouvre des iustes guerres, affin que soubz vostre enseigne ce païs soit ennobli, et soubz vostre guidon soit verifie ce dit du Petrarque. Nostre vertu vestira l'arme forte, Et combatra brusquement la chaleur : Car dans les coeurs Italiens n'est morte De leurs aieulx l'ancienne valeur. FIN DU PRINCE DE MACHIAVELLE